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ManiFeste aujourd'hui ?

Jacques Rancière, Étienne Balibar

Le mot de « manifeste » a-t-il encore un sens aujourd'hui ? Les philosophes Jacques Rancière et Étienne Balibar ont accepté l'un et l'autre de s'atteler à une question dont les conséquences esthétiques, comme politiques, modifient notre perception du monde.

Entretien avec Jacques Rancière

Manifeste : entre dévoilement et irruption

Dans la notion de manifeste, on est confronté à un jeu de mots au sens où manifeste renvoie à l'acte de déclaration, - un manifeste, c'est en quelque sorte un baptême, une déclaration de naissance - et, en même temps, au fait de rendre visible quelque chose qui existe déjà. Il y a un double aspect de « manifeste » et une dialectique entre ces deux usages du terme : manifestation de quelque chose qui était occulté et déclaration par laquelle le nouveau dit son irruption, son surgissement. La grande époque des manifestes va des années 1847 aux années 1930 environ, une époque où l'on pouvait dire que quelque chose qui était ignorée apparaissait, et où l'on avait l'impression qu'il y avait la possibilité de casser l'histoire du monde en deux, pour reprendre une formule nietzschéenne. Le manifeste donne naissance : la chose est née, elle constitue et organise son temps et son espace. La manifestation, c'est différent : une force existante rappelle périodiquement son importance, réagit à tel ou tel événement particulier. Mais manifestation veut dire aussi qu'il y a un collectif, qu'une force collective est constituée et s'est constituée. Une force qui a plus ou moins une identité, un nom, une histoire. Le mouvement ouvrier a incarné ce genre de force. Et la dernière grande grève ouvrière, celle de 1995, a donné lieu à la dernière grande manifestation de cette histoire. Peut-être le temps de la manifestation est-il un temps derrière nous ? Cela ne veut pas dire qu'il n'y a plus rien mais que nous sommes dans une nouvelle période où chaque manifestation, chaque déclaration, se comprend comme singulière. Au fond, chaque « manifestation » doit devenir exemplaire.

Art et politique

Quand on regarde les manifestes artistiques, on s'aperçoit que beaucoup ont repris la forme même du manifeste communiste, sa rhétorique du moins : « Très longtemps il y a eu cela, maintenant ceci apparaît, en voici les conséquences. » On n'est plus du tout dans ce régime-là ! L'on ne peut plus dire : « L'art a été ceci, et désormais l'art sera cela ! » ni : « L'art est requis à ce moment précis pour résoudre une tâche de la société, une tâche historique. » Mais je ne suis pas convaincu par l'idée qu'on serait désormais entré dans une ère de désabusement. Simplement, désormais, chaque engagement doit se justifier. Il n'y a plus de force constituée qui s'imposerait à nous, avec son idéologie, sa vision du monde, et la certitude de son enracinement dans la société. Il apparaît désormais des formes d'interventions ponctuelles, qui ont toujours besoin de se justifier, de justifier la circonstance particulière de leur surgissement. C'est ce que je ressens, notamment pour les jeunes générations, pour lesquelles aucune prise de position n'est évidente et ne va de soi. Nous sommes face à des engagements singuliers dans une conjecture particulière, des combats qui appellent des solutions efficaces et rapides, ne nécessitant pas une vision de l'histoire. Cela se manifeste aussi dans le domaine de l'art. Beaucoup d'artistes essayent de bricoler leur intervention politique, avec l'idée que tel type de photo, de vidéo, d'installation, constitue en soi une forme de révélation de l'état du monde et une forme d'action militante, en dehors de toute appartenance à une organisation, à une idéologie, à une vision politique du monde. Et puis, il y a un autre aspect lié à l'institutionnalisation du monde de l'art dans ce qui s'appelle « Culture ». Les artistes, comme corps, demandent aux gouvernants, ou futurs gouvernants, les moyens de travailler à changer le monde, au nom d'une mission qui serait celle de la culture - avec tout un ensemble de stéréotypes sur la culture comme engagement citoyen, comme formation de l'esprit critique, etc.

Ce qu'engagement veut dire...

Ce qu'on a appelé engagement n'était peut-être pas, en réalité, une notion aussi claire que ça. À l'époque de Sartre, cette question n'avait alors rien à voir avec ce que pouvaient ou devaient faire les artistes et les intellectuels par rapport à la société. Historiquement, dans une situation où il y avait une vision claire de ce qu'était la lutte sociale, et où il y avait des organismes reconnus en charge de mener cette lutte, la question de l'engagement était la suivante : que peut-on faire quand on n'appartient pas à ces organisations-là. Comment se débrouiller avec une situation parfaitement construite intellectuellement et, en même temps, verrouillée politiquement ? C'était ça le problème de l'engagement, en réalité. Or, aujourd'hui, cette structuration claire du champ du combat, ces formes d'hégémonie dans la conduite du combat, ont disparu. Du coup, la question de l'engagement ne peut plus se poser dans les termes classiques. Pour s'engager, on a besoin d'être motivé par une chose singulière. On s'engage en faveur des droits de telle ou telle catégorie de personnes, pour la défense de tel ou tel groupe menacé, etc. Il y a effectivement une disposition du jeu qui est complètement différente. On constate aujourd'hui une espèce d'éclatement des motifs de mobilisation. Les discours sur l'individualisme que l'on entend sans arrêt aujourd'hui me paraissent totalement erronés. De fait, il y a une multitude de gens qui s'engagent bien plus que les intellectuels dits « engagés » d'il y a trente ou quarante ans. Leur engagement est matériel, physique, bien plus rude. On peut penser au combat pour les sanspapiers, pour le droit au logement, et il faut aussi tenir compte de l'engagement dans les ONG, aux personnes qui partent soigner des gens aux quatre coins du monde dans des zones particulièrement dangereuses. Dans ces pratiques particularisées, le rapport entre celui qui s'engage et la personne pour laquelle il s'engage est un rapport physique, tangible et matériel. On voit la cause pour laquelle on s'engage, on la touche du doigt. Pour le militant intellectuel communiste, il y a cinquante ans, il n'était pas nécessaire de connaître ni d'avoir vu la misère du monde. Il n'était pas nécessaire de la toucher pour savoir qu'on travaillait pour les opprimés.

Portrait de l'artiste en militant

On trouve des artistes individuels ou des groupes d'artistes qui formulent des règles et cherchent à s'y tenir. Mais la formulation de règles n'est pas la même chose qu'une vision où l'art aurait une fonction subversive radicale. En même temps, on peut dire que beaucoup d'actes qui appartiennent normalement au domaine de la politique se font dans le domaine de l'art. Un certain nombre de dévoilements de situations d'oppression sont désormais le fait d'artistes. D'une certaine façon, les artistes se constituent comme des militants politiques qui vont, soit révéler ce qui n'est pas connu, soit proposer des reformulations de ce qui est connu. On peut penser, par exemple, au travail de nombreux artistes du Moyen-Orient qui n'est pas sans rapport avec ce qui s'est passé dans le monde arabe. Il y a un certain nombre de gens qui essayent, depuis des années, de reformuler ce qui arrive dans le monde arabe, autrement que dans les registres connus de la victimisation, de la tolérance et l'intolérance. Cela ne constitue pas pour autant une position radicale, celle d'artistes qui proposeraient comme tâche immédiate et directe de transformer le monde.

Entretien avec Étienne Balibar

Quel sens pour un manifeste aujourd'hui ?

Je pense que le manifeste est caractéristique de la modernité et peut-être même de ce que les historiens appellent la seconde modernité, celle qui succède à la période révolutionnaire. Il y a des manifestes politiques et il y a des manifestes esthétiques mais le plus intéressant, c'est qu'on ne puisse pas les séparer complètement. Il y a une dimension politique dans le manifeste esthétique, et il y a une dimension esthétique, même si elle n'est pas voulue comme telle, dans le manifeste politique. Le manifeste du parti communiste de Marx et Engels est un texte esthétique. Jacques Rancière, qui a réfléchi très profondément sur tout cela, emploie une catégorie qui est « le partage du sensible » et il explique que le geste politico-esthétique est celui qui précisément modifie le partage du sensible. Le partage du sensible, c'est la façon de percevoir le monde, le monde social ou le monde des œuvres. Et là, ce dont il est question, c'est de l'acte de déplacer la frontière entre le visible et l'invisible, le valable et l'inintéressant ou encore l'ignoble. En faisant varier les choses, on peut se demander s'il y a des œuvres qu'on puisse considérer comme des manifestes et qui ne sont pas d'ordre théorique. Dans le champ esthétique, c'est particulièrement intéressant. Quand paraissent des œuvres qui, intentionnellement, veulent déplacer les lignes, on est quelquefois amené à dire que ce sont des manifestes. Que Le déjeuner sur l'herbe de Manet a été un manifeste de la peinture symboliste. Que Le Marteau sans maître de Boulez a été un manifeste de la musique dite contemporaine. Que À bout de souffle de Godard était un manifeste de la Nouvelle Vague. Ce sont toujours des ruptures avec le classicisme ou le néoclassicisme. Il ne s'agit pas de discours théoriques. Mais on voit bien que ce sont des œuvres réfléchies et, si on cherche le discours théorique, on le trouve décalé ou dissocié, dans le voisinage de l'œuvre. Boulez écrivait sur les impératifs d'une composition musicale pure, et non pas simplement sur l'élargissement des techniques de la composition, il écrivait aussi contre la musique à programme, etc. Il y a un noyau « politico-esthétique » qui a à voir avec la déclaration d'existence d'un mouvement ou d'un style destiné à faire école - ce qui représente aussi un risque mortel - mais qui tente d'opérer quelque chose comme une révolution avec un ordre établi. Est-ce toujours possible ? Si on répond négativement, qu'est-ce que cela signifie ? Qu'il ne peut plus y avoir de manifeste, et qu'il n'y aura plus que des prospectus pour des produits de consommation culturelle, de plus ou moins bonne qualité, et qui se présenteront au titre de l'innovation. L'innovation étant l'une des qualités dont un produit culturel a besoin pour espérer s'imposer sur un marché.

Si l'on revient au sens du mot manifeste, à l'adjectif, il y a quelque chose d'extraordinairement ambivalent, ou même polyvalent, qui conjoint la constatation d'une existence et l'institution ou l'instauration, le geste inaugural d'une nouvelle réalité.

Est-ce encore possible aujourd'hui ? On pourrait se le demander, par exemple, quand on voit ressurgir des mouvements sociaux et politiques. Je pense ainsi à l'occupation de Wall Street. On peut avoir le sentiment que le manifeste du parti communiste est redevenu d'actualité. C'est d'ailleurs la force aussi de ce manifeste d'initier un mouvement et, en même temps, de rester hors des chronologies, de pouvoir périodiquement revenir et redevenir d'actualité. Est-on encore dans une période où l'on veut dynamiter un ordre bourgeois ? Un ordre bourgeois qu'est-ce ? C'est un ordre de valeurs, ce sont des normes qui régissent des comportements, c'est une certaine forme d'autorité. C'est aussi une certaine culture. Je ne suis pas sûr qu'on soit aujourd'hui face à quelque chose qui soit (de) cet ordre-là. Et la question se pose également au niveau de l'art. Y a-t-il aujourd'hui un ordre à bousculer, à renverser, des normes esthétiques à remettre en cause ?

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