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Anticipation et surgissement

Entretien avec Arlette Farge

Comment concilier la conception d'une histoire fragmentaire, profondément imprévisible, avec le fait que les individus ne cessent d'anticiper et de se projeter vers l'avenir ? L'intrigue du temps de l'histoire : tel est le thème de l'entretien que nous a accordé l'historienne Arlette Farge.

Vous défendez une méthode de travail qui consiste, lorsqu'on étudie une période de l'histoire, à ne pas tenir compte de ce que nous, aujourd'hui, savons sur ce qui s'est passé par la suite. Mais est-il possible de tenir compte des anticipations des individus ?

Dans les textes que je consulte, par exemple les archives judiciaires, les gens sont plutôt interrogés sur leur passé. Sur ce qu'ils ont fait ou vu, sur ce dont ils furent témoins. La question de l'anticipation, de leurs attentes et de leurs espoirs, est moins facilement repérable. La meilleure manière de saisir cette question de l'anticipation serait, pour moi, de l'aborder à partir des mouvements religieux, comme par exemple les jansénistes qui ont été accablés et même torturés au XVIIIe siècle. Ils voient les choses se manifester sous la forme de prophéties, en général très difficiles à comprendre, voire même inaudibles, tant ils utilisent un vocabulaire spécifique. Ces prophéties sont annonciatrices. « Si le roi continue à avoir la même vie dissolue, s'il poursuit la même politique, etc., alors il se passera telle ou telle chose, la société sera la proie de tels ou tels maux. » Ces « prophètes » sont particulièrement réprimés car il est absolument interdit d'évoquer l'avenir ou la fin du roi. Le roi a un corps, et ce corps ne disparaît jamais. Anticiper son avenir est donc interdit par la sacralité du roi. Et pourtant, on est confronté, tout au long du XVIIIe siècle, à de fortes anticipations sur l'avenir, sur la monarchie, une monarchie foudroyée par le diable.

À côté de ces prophéties religieuses, des prophéties de charlatans ou des diseurs de bonne aventure, on trouve également des anticipations plus politiques, formulées par ceux qui ont fait grève ou ont été pris dans des émeutes. Ces gens sont dans un état de défense contre ce qui leur arrive ou ce qui arrive à leurs proches. En même temps, ils sont dans l'attente de quelque chose. Anticipent-ils quelque chose ? Forcément oui : ce que l'on ressent, c'est que beaucoup rêvent d'autre chose. Ces anticipations sont davantage de l'ordre d'attentes ou d'espoirs, par exemple sur l'augmentation ou la baisse du coût du blé. Elles sont souvent terre à terre. On voit donc bien deux formes d'anticipation, l'une, à très court terme, qui concerne la vie de tous les jours, ses désagréments et des espoirs d'amélioration, l'autre, à très long terme, plus religieuse, plus élaborée et qui promet au peuple un avenir catastrophique ou apocalyptique. Le problème de l'anticipation, c'est que l'histoire est fondamentalement imprévisible. Malgré ces discours religieux et parfois politiques, tous les travaux qui ont été menés sur la période prérévolutionnaire nous amènent à la même conclusion : personne ne pouvait prévoir ce qui allait se produire. C'était littéralement imprévisible, les gens ne pouvaient pas l'anticiper. À la limite, pouvaient-ils anticiper un événement ou l'autre, par exemple la prise de la Bastille. Guère davantage. Les choses se sont faites au jour le jour, sans même que la veille on puisse prévoir ce qui allait se prévoir le lendemain. Rien n'était anticipé. En histoire, rien n'est prévisible, rien n'est linéaire.

Vous évoquez les prophéties religieuses, ou les espoirs d'un lendemain meilleur (ou pire) pour les émeutiers ou grévistes, mais ne peut-on pas trouver des formes d'anticipation plus politiques ?

Je pense que quelque chose de très important se passe au moment de l'abolition des privilèges. Personne ne pouvait l'anticiper. Mais c'est un moment clé où l'on voit apparaître un accès réel et profond de générosité. On se trouve face à une espèce d'énorme mouvement cathartique où les gens, emportés par un élan collectif, vont jusqu'à abolir leurs propres privilèges. Cela, ils ne l'avaient absolument pas anticipé. Un moment unique surgit ! Au moment de l'abolition des privilèges. Les gens ne sont pas dans l'anticipation, mais ils sont mûs par la volonté d'aller vers un autre monde, une autre société. Nous sommes face à la volonté de construire autre chose, de faire table rase. L'abolition des privilèges, c'est un moment de projection. La notion d'anticipation ne contredit pas la conception d'une histoire faite de surgissement et d'imprévisibilité. Après la première guerre mondiale, lorsque l'on clamait « plus jamais ça », que faisait-on ? On anticipait un monde meilleur et autre. Il y a anticipations et puis déceptions. Des oublis aussi. Si on va de tromperies en déceptions et en négations, l'anticipation néanmoins demeure, comme un moteur. Dans l'histoire, il y a une pérennité de l'espoir, sous toutes ses formes.

Cette histoire non linéaire, faite de surgissements, de déceptions, d'anticipations, de renoncements, comment l'écrire, comment la raconter ? Quel est le rôle de l'historien ? Peut-on parler d'une logique du fragment ?

Raconter l'histoire, ce n'est pas forcément raconter les événements tels qu'ils se sont produits ou déroulés. C'est aussi raconter la façon dont les gens ont vécu ces moments, les ont sentis et ressentis, interprétés. On doit alors rentrer dans des histoires singulières, car rien n'est vraiment homogène, en tenant compte fortement du contexte d'ensemble, en tenant compte des vies collectives, de situations économiques, politiques, etc. Il faut rassembler ces fragments dans une unité, qui n'est pas une unité de sens, mais une unité politique, historique. Tous les fragments sont liés entre eux. Soit opposés, soit ensemble, mais liés entre eux par un contexte politique, social, économique.
Quand on se plonge dans les archives, on voit que les gens ne cessent de penser. Il ne faut donc pas oublier cette pensée, pas forcément une pensée extrêmement structurée, ni une pensée cultivée, ni non plus intelligente, mais une pensée des situations. Il y a une compétence des gens, le peuple a une compétence, une vraie compétence. Ce mot de compétence est très important pour un historien. Je pense que les gens sont compétents et savent assez bien ce qu'ils font et ce qu'ils vivent : ils pensent les événements auxquels ils sont confrontés, non pas comme les autres, mais comme un individu parmi d'autres.

Le travail d'un historien, c'est aussi, me semble-t-il, de montrer que ces points de vue multiples, ces interprétations différentes, ces singularités peuvent difficilement se regrouper sous une catégorie unique. Ainsi, au XVIIIe siècle, il n'y a pas, d'un côté, le roi, et, de l'autre côté, le peuple. Il faut détruire cette idée d'un rapport frontal et anonyme entre deux groupes homogènes : ceux qui ont le pouvoir et ceux qui n'ont pas le pouvoir. Dans chaque classe, dans chaque groupe, il y a des individus qui peuvent avoir des interprétations différentes, qui peuvent avoir entre eux beaucoup plus de différences qu'avec des personnes d'un autre groupe, d'un autre lieu, etc. Donc, j'ai toujours pensé que les paroles que je trouvais dans les archives avaient du sens. Elles nous disent quelque chose sur la période, sur l'événement, sur le moment, sur la manière dont ils sont vécus et ressentis. À partir de là, je pense qu'il y a un deuxième exercice dans l'écriture de l'histoire qui est de tenir compte, non seulement des paroles, mais aussi de travailler le contexte. C'est compliqué, parce qu'il faut éviter de vouloir parler à la place de... Tenir compte de la parole d'un individu, mais se détacher de la personne. Ne pas parler à la place des pauvres. Mais, simultanément, je ne peux pas non plus parler avec eux. En tant qu'historienne, je parle d'un endroit d'où j'ai essayé de comprendre une situation, un lieu, un temps, un espace et les formes affectives qui se sont détachées, etc. On ne peut pas faire l'économie d'un travail sur les sensibilités, dès lors que l'on veut comprendre une population à un moment donné du temps. Et quand je parle d'un travail sur les formes de sensibilités, c'est un travail sur la manière dont les gens ressentent les choses, de façon contradictoire, conflictuelle.

Enfin, il y a un troisième point dans l'écriture de l'histoire, qui est l'une de mes recherches principales : trouver une forme d'écriture qui parvienne, en un sens, à « retrouver » des sonorités, des rythmes, des ruptures de rythmes, propres au XVIIIe siècle. Je sais que ce n'est pas possible, mais je préfère une écriture qui soit fondamentalement heurtée, cassée, qu'une écriture trop linéaire et littéraire.

Vous dites qu'un historien doit se détacher des personnes qu'il est amené à croiser. Est-ce que cela veut dire qu'il n'y a pas d'empathie ? Quelle est la distance qui est la vôtre ?

Aucun historien, lorsqu'il a choisi un objet historique, n'éprouve une certaine empathie vis-à-vis de cet objet. Pour ma part, j'essaye de me débrouiller avec cette empathie. Ce qui compte, c'est de ne pas être dans une attitude nostalgique. Il ne s'agit pas de vouloir revenir au XVIIIe siècle, ni même de penser que cette période était plus intéressante que la nôtre. Non seulement nous avons encore beaucoup à apprendre du XVIIIe siècle, comme de toutes les périodes d'ailleurs, mais, plus encore, il subsiste encore beaucoup de choses de ce siècle dans notre société. Cela, on ne le sait pas.

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