AccueilDossiersManiFeste-2012 > Exercices d'image et de son <

Exercices d'image et de son

Pierre et Philippe Schoeller

Pour la musique de L'exercice de l'État, le réalisateur Pierre Schoeller a fait appel à son frère, le compositeur Philippe Schoeller. Dans ces entretiens croisés, l'un comme l'autre reviennent sur les formes de la narrativité à travers l'image et le son.

Entretien avec Pierre Schoeller

Selon les films et les genres de film, on est confronté à des formes de narrativité différentes. Quels sont vos principes d'écriture ?

Dans mes films, Versailles ou L'exercice de l'État, je n'essaye pas d'aborder de front le réel, que ce soit la grande pauvreté ou la question de la gouvernance. Assez vite, je rattache les films à un genre, le mélodrame dans Versailles, le thriller dans L'exercice de l'État. C'est le genre qui éclaire l'histoire et la narration du film, plutôt que le fait qu'ils abordent des questions sociales ou politiques. Dans Versailles, on se détache assez vite des problèmes proprement sociaux, pour revenir à des préoccupations beaucoup plus humaines, qui ont plus de relief tant d'un point de vue affectif que cinématographique. Le problème de la pauvreté est comme un arrière-plan. Et c'est pareil dans L'exercice de l'État. À un moment, le film devient simplement une réflexion sur la vitesse, l'instant, la prise de décision, dans un monde chaotique. Ça dépasse la question de la politique.

Je crois aux genres. Et j'ai toujours en tête Chaplin qui a beaucoup construit ses films sur des genres, et qui a même créé certains genres. Le genre, c'est une manière de proposer un point de repère aux spectateurs et, à partir de là, de pouvoir prendre des chemins de traverse et d'oser des choses qui auraient été plus difficiles, sinon impossibles à tenter, s'il n'y avait pas un univers un peu connu comme soubassement. Le genre offre un langage commun avec le spectateur. Après, il y a des contraintes auxquelles on peut échapper. Dans L'exercice de l'État, on n'est pas dans les contraintes du thriller parce que le thriller fonctionne davantage sur le mode de la peur. Le genre thriller offre un plan émotionnel, dans lequel on peut faire ce qu'on veut.

Dans L'exercice de l'État, on est confronté à un décalage entre, d'un côté, les questions de la vitesse et de l'urgence et, de l'autre, le domaine de l'État, qui est le domaine du durable, du permanent...

Il y a une lutte très profonde dans le film entre l'un des visages du pouvoir, qui est la conservation et un état d'affolement, qui est l'état du monde. Et le ministre fait le grand écart entre ces deux vitesses, ces deux tendances, ces deux forces qui le travaillent. À un certain moment d'ailleurs, le film devient presque uniquement cette histoire. J'ai eu du mal à écrire le scénario parce qu'on envisage généralement les choses sous un mode classique. Et, pour ce film, je me suis dit : « non ! Il n'y aura pas d'histoire. » Et il n'y a pas de narration car c'est le temps qui domine. La narration ne devient possible que quand le ministre est confronté à la mort du chauffeur. Avant, on est face à une urgence qui en chasse une autre, ce qui crée d'ailleurs un sentiment d'instabilité, même pour le spectateur qui ne parvient pas à s'accrocher à un enjeu dramatique. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai mis du temps à écrire ce scénario. Il y a aussi le fait que l'univers politique est un univers très foisonnant, un univers très médiatique, et il fallait que je trouve la bonne mise en place de l'histoire. Je devais parvenir à fixer un certain nombre de points, à définir certaines règles. Par exemple, le fait que le film ne deviendrait jamais idéologique. Qu'il ne porterait que sur des personnages fictionnels, sur des figures non référencées, etc. Ce sont des choses qui ont mis un peu de temps à s'affirmer. De même qu'une construction en kaléidoscope qui a été difficile à régler.

Vous documentez-vous ?

Oui, constamment, du premier jour au dernier jour. J'aime énormément me documenter, me confronter à l'état des choses. Je vérifie beaucoup les choses. Même s'il y a un schéma fictionnel, il s'appuie sur des choses réelles. D'une certaine manière, j'invente peu. C'est pareil pour Versailles, c'était très documenté.

La musique dans votre film joue un rôle majeur ; elle ajoute une note dramatique très forte. Aviez-vous une exigence particulière par rapport à la musique ?

La musique préexiste au film. J'écris beaucoup en musique, j'ai un univers musical qui accompagne l'écriture. En écrivant, j'écoutais des pièces de Philippe Schoeller, de même que celles d'un autre compositeur, Salvatore Sciarrino. Il était donc assez logique que cette musique intègre le film. La question était de savoir à quel moment du film, comment, quel morceau, etc. Et puis il y a aussi la musique composée spécialement pour le film par Philippe. Le but de cette musique, c'était de donner une rumeur inquiétante. Ce que le film n'arrivait pas à montrer, la musique devait l'installer. J'avais en tête des scènes d'Alien, avec une musique qui fonctionne comme une espèce de présence forte, mystérieuse, un peu inquiétante. Elle n'est pas là comme accompagnement. Elle est là pour habiter le cœur des choses.

Elle renforce le sentiment de perte de contrôle...

Exactement, même de destin. De fatalité. Comme elle préexiste aux événements, elle est très forte ensuite. Il y a eu tout un équilibre de montage à trouver, un travail de construction sonore à réaliser. Ce qui est intéressant et étonnant, c'est de voir comment une musique peut accélérer ou ralentir une image. Plus que de l'ordre de l'émotion, on est face à deux temps qui s'entrechoquent et qui viennent interférer l'un avec l'autre. Ça fonctionne au niveau de la perception globale. On est face à des questions de synchronismes, de diachronies, d'échos, de rythmes, de pulsations, etc. Il faut parvenir à maîtriser ces effets, ces formes temporelles, pour qu'elles jouent un rôle dans la manière de raconter l'histoire. C'est un peu comme choisir un comédien. Cela induit un certain type de jeu, de rapport à l'œil, de rapport aux dialogues...

Entretien avec Philippe Schoeller

Dans L'exercice de l'État, la musique a un rôle à part entière. Elle n'illustre pas, elle crée des images, des ambiances...

C'est en fait ce qu'on pourrait appeler la question synesthésique. C'est-à-dire, la question de l'image sonore, du son-image, du son-mouvement. Les deux temps, celui du film et celui de la musique, sont en symbiose. Le compositeur que je suis a un certain nombre d'images poétiques, voire des histoires avec des personnages en tête, qui peuvent être associées à une musique. Quant au réalisateur, Pierre, il a une conception très spécifique de l'image visuelle, sans forcément, je crois, avoir une conception précise de l'image sonore.

Là où c'est passionnant, c'est dans la différence entre deux points de vue, celui du réalisateur et celui du musicien, dans la richesse qu'il y a à dialoguer, pour faire en sorte que se construise un rapport, qui n'est pas donné par avance, entre une image visuelle en mouvement et l'image mentale que produit la musique quand on ferme les yeux.

Pierre considère qu'une musique est toujours plus forte qu'une image. Il l'a dit dans une interview. Et la fonction de la musique est donc pour lui très importante. Quand il n'en peut plus de son image, quand il n'en peut plus de ses personnages, quand il n'en peut plus des dialogues, alors la musique advient pour prendre la place de la fonction expressive. C'est, pour un musicien, une lourde responsabilité, une grande difficulté aussi de travail, également technique car il faut que le montage soit fini, pour que tout prenne sens, image, bande son et musique.

On retrouve votre signature dans la musique de L'exercice de l'État. Est-ce à dire que vous avez une forme d'écriture « cinématographique » ?

Je suis un compositeur qui est dans la narration. Je me raconte, je raconte et je fais raconter des histoires à l'énergie sonore que je déploie. Je ne le dis pas, sauf par les titres. Or, quand on choisit de nommer une œuvre de musique pure, qu'on peut écouter les yeux fermés, on introduit déjà un rapport à la scène visuelle ou à l'œil. Je suis un compositeur qui a un imaginaire visuel, synesthésique, articulé. C'est dans ma nature. Quand, dans mon métier de compositeur, j'arrive avec des instruments extrêmement différents, avec des pouvoirs expressifs différents, je construis une palette d'expressions qui ne peut qu'être en corrélation et en adéquation avec un cinéma à portée symbolique. Un cinéma complexe, celui de Pierre Schoeller. C'est le cas de L'exercice de l'État, qui est un film extrêmement riche, dont on dit qu'il est une comédie dramatique, mais dont on pourrait dire, par moment, qu'il est un thriller et, à d'autres, un film d'horreur.

Commentaires

Aucun commentaire n'a été soumis pour cet article.

Commenter cet article

Les commentaires sont modérés. Ils n'apparaîtront pas sur ce site tant qu'ils n'auront pas été approuvés.
Prénom *
Nom *
Email *  ne sera pas rendu public
Veuillez entrer ici le mot ou le nombre tel qu'il apparaît dans l'image. Ceci vise à prévenir les abus.*.Si vous ne pouvez lire toutes les lettres ou chiffres, cliquez ici. Image CAPTCHA pour prévenir l'utilisation abusive
Commentaire *