AccueilSur le vifSalut für Caudwell <

Salut für Caudwell

Sur le devant de la scène, deux danseurs miment les gestes musicaux de deux guitaristes jouant plus loin, dissimulés derrière un rideau, l'œuvre musicale. La synchronisation et l'adéquation des gestes chorégraphiques aux gestes musiciens devinés sont presque parfaites, un léger tremblement entre "l'image et le son" ajoutant une touche de vérité à cette reconstitution. Il ne s'agit pas ici de tromper le spectateur, mais de magnifier le spectacle par le jeu déclaré d'un simulacre : un peu comme dans ces tableaux hyperréalistes où l'hyper du réalisme désigne la représentation, dénonce le trompe-l'œil et distancie le regard d'une vision naïve. Un peu plus tard, les gestes chorégraphiques se détachent des gestes musiciens auxquels ils adhéraient jusque-là (un danseur va se gratter la tête plutôt que frotter sa guitare fictive) en un effet comique immédiatement relevé des rires du public. Jeu subtil où l'humour (rapprocher mimétiquement les lointains - les espaces séparés du musicien et du danseur -) bascule en ironie (creuser un lointain au plus proche, écarter d'un geste anachronique ce qui semblait conjoint et ainsi restituer l'hétérophonie des voix visuelle et auditive).

Puis le spectacle se prolonge, au gré de fluctuations entre l'humour d'une conjonction et l'ironie de sa déprise : deux Buster Keaton mettant en corps la musique, par injection des gestes musiciens dans un corps dansant. Effets inattendus de tels gestes transposés : on perçoit mieux tel frottement du musicien sur son instrument à observer un frottement simultané très ample du danseur, comme si le geste de celui-ci, désignant le geste de celui-là, présentait l'absent en le représentant.

Spectacle avant tout : nulle dramaturgie en vérité, qui viendrait sceller l'alliance du voir et de l'entendre parune rétroaction du théâtre sur la musique ; d'ailleurs l'œuvre de Lachenmann préexistait à cette mise en scène chorégraphique et reste jouée dans une version ignorant tout du spectacle auquel elle donne lieu. Pourtant, cette rétroaction du théâtre sur la musique ne serait-elle pas la modalité minimale d'une véritable dramaturgie, c'est-à-dire d'une synthèse entre danse et musique ?

Cette non-synthèse a pour effet d'encombrer l'écoute musicale. Certes la perception sonore est aiguisée par la perception visuelle, mais l'écoute musicale n'en est pas libérée, tout au contraire : l'attention du spectateur auditeur, se trouvant focalisée sur le rapport (dissymétrique) entre entendu et vu (la musique reste imperturbée par la chorégraphie superposée), est rendue indisponible aux rapports proprement musicaux. D'où l'impression qu'il s'agit là d'une théâtralisation de la perception, non d'une dramatisation de l'écoute musicale.

L'opérateur principal de cette théâtralisation est la dissociation de l'accord musical entre instrumentiste et instrument, la déconnexion de cette interaction musicienne où l'instrumentiste ne fait plus qu'un avec son instrument, la déconstruction du corps-accord musicien (corps à corps entre le corps physiologique du musicien et le corps mécanique de l'instrument) par sa projection sur un seul axe de l'interaction : celui du corps physiologique. Quand la technologie contemporaine réalise de telles projections par capteurs optiques restituant l'image des membres mobiles du musicien, cette expérience-ci "met en corps" la composante physiologique de l'interaction musicale grâce à la verve ancestrale du mime, en économisant cette technologie.

S'agit-là d'une simple prolongation découvrir un métier en mimant les gestes d'un artisan, ou de ces divertissements adolescents qui miment la mise en scène hystérisée d'un guitariste-rock (Air Guitar...) ? Qu'est-ce que cette expérience tente d'affirmer ? S'il s'agit bien d'expérience (ex-perire), quel danger s'agit-il ici de traverser, et en direction de quoi ?

L'attention est dans ce cas trop centrée sur le geste physiologique qui excite l'instrument pour ne pas être détournée de la trace sonore projetée et donc pour que l'écoute musicale puisse constituer l'enjeu véritable de cette expérience. Son enjeu est plutôt d'inviter ses spectateurs à réfléchir sur les conditions mêmes des synthèses perceptives, sur les manières d'accorder nos yeux et nos oreilles.

À nouveau, cette expérience en reste au stade de l'interrogation, sans véritablement déboucher sur une affirmation : elle s'installe dans une déconstruction lachenmannienne plutôt qu'elle ne franchit le seuil d'une "reconstruction". En ce sens, cette expérience porte la déconstruction musicale de l'œuvre de Lachenmann à son point d'affirmation chorégraphique en dévoilant ce qu'il y a d'affirmation chorégraphique dissimulée dans cette geste musicale. Qu'en est-il, à la lumière de cette proposition, d'une dialectique possible entre musique et danse ? Comment ainsi faire synthèse des deux séries de perceptions (l'une visuelle des deux danseurs - mimes, l'autre auditive des deux guitaristes) manifestement coordonnées par une troisième série absentée du regard (la série des gestes physiologiques participant du corps-accord des musiciens) ? Faut-il en rester à une consécution d'humour et d'ironie - à l'amusement d'un jeu chorégraphique - ou l'enjeu est-il autre ?

L'enjeu proprement musical me semble d'interroger un corps-accord musical - fondement de la musique - qui se voit, en ce début du XXIe siècle, remis en cause, en particulier par l'irruption irrépressible de l'ordinateur, lequel, même affublé de haut-parleurs, ne saurait, en l'état, constituer un véritable instrument de musique. L'intérêt spécifique de cette expérience est alors de déprendre ces interrogations de leur gangue technologique et de les projeter dans l'espace traditionnel de la musique (hors ordinateur et haut-parleurs).

Commentaires

Aucun commentaire n'a été soumis pour cet article.

Commenter cet article

Les commentaires sont modérés. Ils n'apparaîtront pas sur ce site tant qu'ils n'auront pas été approuvés.
Prénom *
Nom *
Email *  ne sera pas rendu public
Veuillez entrer ici le mot ou le nombre tel qu'il apparaît dans l'image. Ceci vise à prévenir les abus.*.Si vous ne pouvez lire toutes les lettres ou chiffres, cliquez ici. Image CAPTCHA pour prévenir l'utilisation abusive
Commentaire *