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Fragment d'un discours historien

Rencontre avec Arlette Farge

À contre-courant des conceptions positivistes de l'histoire, l'historienne Arlette Farge a développé une conception plus fragmentaire et plus sensible du fait historique où le travail d'analyse des archives, loin d'être froid et désincarné, permet de reconstituer les événements dans leur contexte et leur tissu émotionnel. Nous avons choisi de proposer ici des extraits thématiques de l'entretien qu'elle nous a accordé à l'Ircam.

Hétérogénéité et imprévisibilité de l'histoire

« Aujourd'hui, on voit de plus en plus se développer une tendance, que nous, historiens, appellerions positiviste, c'est-à-dire qui accrédite l'idée qu'il y aurait une espèce de marche de l'histoire, avec des événements que l'on déroulerait les uns à la suite des autres. Ces événements ont une logique, ou plutôt ils sont accompagnés par une logique, qui peut relever soit de l'histoire des idées, soit de l'histoire environnementale, soit de l'histoire sociale, etc.
Il se trouve que je ne suis pas très représentative de cette histoire-là. D'une part parce que j'ai eu l'occasion de travailler avec Michel Foucault et, d'autre part, parce que depuis que je fais de l'histoire j'ai toujours été plongée et immergée dans les archives, c'est-à-dire immergée dans la brisure, dans l'éclat, dans les figures composites du passé. J'ai rencontré très peu d'homogénéité. J'y ai surtout vu des contextualisations successives en même temps que passionnantes. Mais il ne s'agit pas d'isolats, ce qui permet de réfléchir sur des dispositifs sociaux, des types d'événements, des types de comportements, qui sont la plupart du temps, et on le voit sur des périodes de plusieurs années, contradictoires et complexes. »

« L'action de dater est essentielle. Il y a bien évidemment des événements qui marquent plus que d'autres. En travaillant sur une émeute, peu connue, en 1750 à Paris, j'ai eu conscience de fixer une date. La datation était dans ce cas non seulement importante, mais également symbolique, puisqu'en 1750 nous étions exactement au milieu du XVIIIe siècle.
Plus que le fait de dater, ce qui me pose question, c'est la façon dont les historiens se trouvent dans une situation pour le moins singulière, problématique à beaucoup d'égard et paradoxale. Ils connaissent toujours la fin de l'histoire. C'est un handicap. Lorsque, par exemple, je me plonge dans les archives du XVIIIe siècle, je sais par avance qu'à la fin du siècle il y aura la Révolution française. Du coup, je m'empêche de savoir et d'entrer dans une logique causale déterminée à l'avance. Autrement dit, je refuse de voir 1789 comme l'aboutissement logique et inéluctable de ce qui s'est produit tout au long du XVIIIe siècle et, de même, je refuse de considérer que le XVIIIe siècle s'explique parce qu'il précède la Révolution française. Ce n'est pas parce qu'il y a eu une émeute en 1720 que 1789 va inéluctablement se produire.
J'essaye de réintroduire de l'imprévisibilité, du surgissement, persuadée que ce qu'il y a de prévisible dans l'histoire, c'est son imprévisibilité. Nous sommes plusieurs à travailler ainsi, sur l'idée d'une imprévisibilité totale de l'histoire, à refuser un point de vue téléologique, linéaire, continu, notamment Pierre Laborie, historien de la période de Vichy.
Évidemment, c'est une attitude intellectuelle un peu ascétique que de prendre l'événement dans sa profondeur, de tenir compte de tous les éléments qui l'ont constitué - je n'abandonne pas pour autant l'idée de causalité -, de le saisir dans son contexte, et dans un contexte global, en prenant en considération les phénomènes artistiques et culturels de l'époque, les événements sociaux, bien sûr, mais aussi les formes du rapport au corps. »

Retrouver les sons du XVIIIe siècle

« Après avoir terminé un ouvrage sur le corps, j'ai eu le désir de réfléchir sur la voix. Je me suis aperçue être en possession d'énormément de notations sur le son des voix et sur la façon dont le peuple prononce. Certains manuscrits aux archives (interrogatoires, plaintes) sur lesquels je travaille ont la particularité d'avoir été écrits par des gens peu lettrés, ou par des individus pauvres qui commencent tout juste à écrire et le font très souvent au moyen de la phonétique. Avec ce matériau, on peut retrouver la scansion du parlé, en partant du principe que cette écriture phonétique traduit la prononciation. La phrase, par exemple, "il faudrait décoller les affiches" va être écrite de cette façon : "il fau- drait décoll - er les - a - fiches". Écrire ainsi, n'est-ce pas reproduire ce que l'on entend, dit ainsi.
La "voix" du peuple suscite l'effroi pour les autorités. Les policiers, observateurs proches du roi et des autorités, font constamment un travail d'écoute quand ils traversent la ville. Ils sont très attentifs aux sons et aux prononciations. Lorsque les sons sont rauques, lorsque les gutturales des femmes sont trop éraillées, cela signifie déjà quelque chose, un mouvement de colère collective ou autre. Il y a toute une grammaire des sons et des intonations.
Par ailleurs, le peuple est tenu de suivre les cérémonies royales par le livret et la musique. Il suit les gestes du roi, les décode, il sait lui aussi si les gestes royaux sont ou non empreints de mépris.
La voix est signe. À travers la voix, se dévoile tout un système de préjugés et de différenciations sociales. Il y a des utilisations codées et officielles de la voix, et aussi des utilisations non-officielles qui renseignent tout autant. »

« Il me faudrait retrouver la "musique" des rues, ce que l'on a parfois appelé "les cris de Paris", mais aussi le parlé, le dire, en incluant les manières de dire, les tons et les intonations, etc. Ce que j'ai déjà à ma disposition, pour débuter cette archéologie des sons et des intonations, ce sont d'abord ces archives où sont écrites les paroles du peuple.
En sachant que, ce qui complique encore les choses, tient au fait que la plupart des hommes et des femmes de Paris avaient des accents. Certains avaient l'accent auvergnat, d'autres picard, d'autres allemand, d'autres encore venant de la langue d'Oc, etc. Et il fallait parfois des interprètes auprès du commissaire de police. Ainsi à travers les manuscrits se trouve-t-on constamment confronté à des échanges de voix, de sons et de traductions. Derrière ce parlé, se véhiculent beaucoup d'indices de la situation sociale et culturelle. Par exemple ce sont les domestiques qui savent reconnaître les timbres musicaux des petits marchands ambulants. La maîtresse, elle, ne peut pas entendre et ne sait pas comprendre. Ce sont les domestiques qui reconnaissent tel ou tel marchand au son de voix. Ce que la voix dévoile du contexte social de l'époque est étonnant.&nbsp»

Dater/Faire date

« Pour moi, ce qui fait date, c'est lorsque je fais la différence entre un fait et un événement. Quelque chose se passe qui pourra être daté, si ce fait a fait événement. C'est-à-dire, si ensuite il y a eu des discours sur lui, si l'on en trouve des représentations, si s'est constituée après une mémoire, bref, si quelque chose s'est tracé de façon profonde. À ce moment-là, un fait devient un événement. L'événement est donc constitué du fait lui-même - ce qui s'est passé -, des discours qui le décrivent et des représentations qui en donnent une image. Sur ce point, il me semble que tous les historiens sont d'accord. Des faits il y en a des milliers, auxquels généralement nous ne prêtons pas attention. L'événement, c'est un fait qui a effectivement eu une réception et, souvent, une réception écrite. Quant à "faire date", on entre là dans des questions plus sociales et plus "politiques". Il y a des choses qui ne feront jamais date pour des constructions particulières et d'autres, au contraire, qui feront date pour d'autres constructions, pour d'autres groupes sociaux. Pas seulement après coup, mais aussi sur le moment même. La société vit sur plusieurs temporalités. Tout le monde n'a pas les mêmes temporalités. »

« Avec l'histoire des femmes, nous avons réussi à montrer qu'il y avait une chronologie féminine, une chronologie des événements féminins, une chronologie du souvenir féminin. Et qu'il y a donc une chronologie du masculin. Ce qui fait date pour l'histoire des femmes ne fera pas forcément date pour l'histoire des hommes. Par exemple, 1974 correspond à la date où les femmes ont pu signer seules des chèques. Voilà une date qui n'a pas le même sens pour les femmes et pour les hommes, et qui ne fait pas date de la même manière.
Il y a donc des temporalités différentes et multiples. Et, du coup, il y a aussi des ruptures très différentes.
Je pense que les chronologies ne sont jamais innocentes. Avec une chronologie on entre dans des constructions mentales que la plupart du temps nous nous imposons, et qui disent beaucoup sur nous, et sur la représentation que nous nous faisons de nous. Faire date, c'est une construction. »

L'écriture et l'histoire

« Après le déchiffrement des archives, et une fois constitué le plan, le principal souci, déjà présent dès le départ, devient l'écriture. Moment fondamental. D'ailleurs je ne sépare pas l'écriture de l'histoire.
Écrire c'est d'abord rechercher un certain régime sonore. Par exemple, ne jamais utiliser de mots qui pourraient brutaliser le XVIIIe siècle. En outre, chercher à travailler avec des mots et avec une syntaxe qui puissent donner la teneur, le ton, la musique de l'événement ou des situations à décrire. J'aime cette relation entre la recherche des mots et ce qu'il est nécessaire de dire, avec également le souci de faire preuve. Il faut que ce soit vrai ou du moins véridique. C'est pourquoi on peut avoir le souci de donner au départ son protocole de recherche. Autant, il n'est pas nécessaire d'exprimer le rapport intime que l'on a avec son travail, autant il semble nécessaire de donner les clefs de sa recherche, seule manière de pouvoir se soumettre à la critique. Une fois le protocole donné, la suite est un travail d'écriture mais marqué par l'époque sur laquelle j'écris, marqué jusque dans sa syntaxe. »

Méthodologie et bricolage historique

« Il faut à la fois se défaire du poids de la "bibliothèque" mais aussi de l'obsession de l'exhaustivité. C'est une erreur de penser que l'on peut et que l'on sera exhaustif, et c'est aussi un risque réel. On peut passer sa vie à lire les archives. Or, à un moment, il faut savoir partir. Partir tout seul. Je pense que les notes prises, les choix apparus, même s'ils sont fragmentaires, tracent déjà le chemin. Bien évidemment un ouvrage d'histoire a besoin de références et de citations. Et il faut qu'elles soient exactes. Mais, à un moment il faut savoir quitter et décider de se lancer sur le chemin, à partir du travail fait sur ce qui a été lu. Ce qui est compliqué pour nous, historiens, c'est que l'histoire est une "science molle", c'est-à-dire qu'elle n'a pas une méthodologie aussi précise que d'autres sciences ; on est donc amenés à composer avec de l'incertain, à bricoler, comme le disait si bien Michel de Certeau. »

Le télescopage passé/présent

« Je crois que l'on interroge le passé que parce qu'il se passe quelque chose dans le présent. C'est très paradoxal. Mais il me semble que ce télescopage - incessant - entre le passé et le présent nécessite beaucoup de précaution et de rigueur. Par exemple, dans une même conversation, on peut dire que le Moyen Âge était une période barbare et, un peu plus tard, parler du raffinement absolu du Moyen Âge. Or, si l'on dit que le Moyen Âge est barbare, c'est très souvent pour dire que nous sommes revenus au Moyen Âge. On entre là dans une certaine construction mentale qui est tout sauf innocente, et qui est emplie de sous-entendus et de non-dits. Car, si nous sommes revenus au Moyen Âge, cela signifie que nous avons régressé. Et dire cela, ou simplement le sousentendre, c'est dire bien plus. C'est dire qu'il faut toujours aller dans le sens de l'histoire. Certes. Mais c'est quoi le sens de l'histoire ? »

« En tant qu'historienne, j'essaye de ne pas trop faire de parallèles entre les situations historiques et les situations présentes. De ne pas chercher à comprendre la réaction des individus du XVIIIe siècle, en fonction de nos réactions d'aujourd'hui. Je m'immerge surtout dans les imaginaires de l'époque, dans les moyens de retrouver les imaginaires et les visions du monde. Sans quoi, il est facile de déraper. Ces dérapages peuvent être graves. Je ne pense pas qu'on puisse comparer une émeute dans Paris au XVIIIe siècle à la violence dans les banlieues, comme on le fait très souvent. Sur cela il faut être très précautionneux.
Remonter dans le temps, lire les archives, provoque une certaine tension où l'on se sent à la fois toujours dépaysé - c'est un autre monde - et en familiarité. C'est dans cette tension-là que se construit ma recherche. »

Arlette FargeArlette Farge
Historienne spécialisée dans l'étude du XVIIIe siècle. Elle est directrice de recherche au CNRS et enseignante à l'EHESS. Elle s'est intéressée aux comportements populaires à partir de l'étude des archives, aux relations entre les hommes et les femmes, aux rapports au corps et à l'identité.
Dernières publications
Effusion et tourment, le récit des corps : Histoire du peuple au XVIIIe siècle, Odile Jacob, 2007. Le Bracelet de parchemin. L'écrit sur soi au XVIIIe siècle, Bayard, 2003. La Nuit blanche, Seuil, 2002.

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