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Une pure coïncidence ?

Joyce Hatto et les Mazurkas de Chopin

Quel amateur de musique classique n'a pas entendu parler du phénomène Joyce Hatto au cours des trois dernières années ? Cette pianiste britannique s'est fait connaître sur le tard par une série d'enregistrements discographiques hors du commun. Elle est morte en 2006 au sommet de sa gloire. Au mois de février dernier, le magazine Gramophone, après avoir été l'un de ses plus fidèles défenseurs, a révélé la supercherie : sa discographie était presque entièrement composée d'enregistrements préexistants.
 Les rebondissements de cette histoire sont racontés en détail dans la presse (par exemple dans le grand article publié par le journaliste Mark Singer dans le New Yorker du 17 septembre dernier). Mais ses implications dépassent l'anecdote : l'affaire Hatto pose des questions de fond sur l'authenticité musicale des enregistrements commerciaux, le style personnel des interprètes, ou encore le rôle des critiques dans la façon dont s'écrit l'histoire. On lira ci-dessous le point de vue de chercheurs qui, alors qu'ils étudiaient ces enregistrements à de tout autres fins, ont contribué à précipiter le dénouement de l'affaire : ce texte a été rédigé au début de l'année 2007, peu avant que le producteur des disques doive avouer publiquement le plagiat.

Joyce Hatto © D.R.La biographie de Joyce Hatto est édifiante. Née en 1928, elle s'est acquis, dans les années 1950 et 1960, une réputation de pianiste de concert et de studio, spécialisée dans la musique britannique du XXe siècle, ainsi que dans les répertoires de Liszt et de Chopin. Mais, en 1970, elle apprend qu'elle est victime d'un cancer et quitte les salles de concert à la fin de la décennie. Pendant les vingt années qui suivent, on n'entend guère parler d'elle. Pourtant, sa carrière connaît un finale extraordinaire, avec une avalanche d'enregistrements comprenant un grand nombre d'œuvres majeures du répertoire pianistique, de Scarlatti à Messiaen. Le site Internet Presto Classical dénombre actuellement [printemps 2007] cent quatre CD, diffusés par le label Concert Artist/Fidelio qui appartient à William Barrington-Coupe, mari de Joyce Hatto et son producteur méconnu. La plupart de ces disques sont édités depuis 2003, mais les enregistrements vont de 1989, pour les plus anciens, à la veille de sa mort en juin 2006, à l'âge de 77 ans. L'accueil critique est variable, comme toujours avec la critique. Pour sa part, Richard Dyer a exprimé, dans les colonnes du quotidien américain Boston Globe en 2005, l'opinion d'un grand nombre de mélomanes en la qualifiant de « plus grande pianiste vivante dont presque personne n'a jamais entendu parler ».

À propos de la période antérieure à la maladie de la pianiste, Ates Orga déclare que « la Joyce de cette époque ne donne qu'une faible idée du déferlement, de la renaissance semblable à celle du phénix qui allaient se produire vingt, trente années plus tard ». Les enregistrements réalisés par Joyce Hatto frappent par le contraste entre les très sérieuses difficultés de sa vie quotidienne et l'ampleur de sa production. Selon la notice nécrologique rédigée par Dyer, « Mlle Hatto avait subi cinq interventions chirurgicales lourdes et, durant les dix dernières années de son existence, dut être hospitalisée plusieurs jours par semaine toutes les sept semaines, soit soixante-huit hospitalisations en tout. » (Il ajoute qu'avec les enregistrements effectués, il y a de quoi éditer cinquante nouveaux CD.) On n'est donc pas surpris que le site MusicWeb d'Ates Orga évoque « l'énergie surhumaine » de Joyce Hatto, ainsi que ses séances d'enregistrement marathon (« s'il faut en croire les rapports d'enregistrement », précise-t-il), « exploit impossible, selon les nombreux cyniques. » Rendant compte des études de Liszt et de Chopin-Godowsky dans Gramophone, Bryce Morrison a également dénoncé « ces légions de saints Thomas » qui « peuvent se demander comment Joyce Hatto a pu parvenir à une pure maîtrise de son art et à un tel sens de la musique, alors qu'elle vivait la tragédie de la maladie (…) ».

Morrison fait ici allusivement référence à une controverse née de l'article de Jeremy Nicholas, intitulé « Piano Dreams » [« Rêves pianistiques »] et paru dans le numéro de mars 2006 de la même revue. Un certain nombre de lecteurs avaient exprimé leurs doutes quant à différents aspects de cette histoire, notamment la réalité de la maladie de la pianiste ou même le fait que les enregistrements soient bien d'elle. En juillet 2006, Nicholas somma les sceptiques d'étayer leurs accusations par des preuves matérielles « recevables par un tribunal » . Il n'y eut pas preneur, mais la rumeur ne cessa pas pour autant. Elle fut même relancée, au point qu'un participant à un forum de discussions la considéra comme « l'une des rumeurs les plus étranges qu'ait connue notre forum » (voir « Hatto Hoax ? » [« Hatto, un canular ? »], sur rec.music.classical.recordings). En effet, en janvier 2007, l'un des membres de ce forum commente ainsi certains CD de Hatto qu'il vient d'acquérir : « J'ai remarqué une chose étrange : il est impossible que l'interprète des sonates de Mozart soit celle ou celui qui joue Prokofiev ou encore Albeniz. J'ai la nette impression d'être victime d'un canular. Suis-je le seul à avoir cette impression ? »

Certains membres de ce forum apportent alors des réponses raisonnées. L'un d'eux remet en cause la notion même de cohérence stylistique : « De nombreux pianistes ont des tempéraments qui varient énormément selon le répertoire. J'en ai maintes fois entendu qui semblaient changer de personnalité au cours d'un même concert. » Un autre se demande quelle pourrait être la motivation d'un tel canular : « Mais enfin pourquoi un pianiste déciderait-il d'enregistrer littéralement des centaines d'œuvres, en sachant pertinemment qu'elles seraient diffusées sous le nom d'un autre interprète ? » À l'opposé, d'autres participants au forum ont recours à des contre-arguments simples ; l'auteur de la première réaction à l'affirmation initiale écrit : « Vous vous trompez. Je vous conseille de vous procurer une nouvelle paire d'oreilles ». Mais personne n'avance d'éléments solides. Au fil du temps, la discussion quitte de plus en plus le domaine de la réalité : l'un des membres du forum ira même jusqu'à douter de l'existence de Joyce Hatto. Comme toutes les rumeurs, celle-ci a fini par s'éteindre d'elle-même. Pourtant, l'une des dernières contributions au forum résume toute la controverse : « On a du mal à croire qu'une pianiste totalement inconnue soit soudain capable d'interpréter toutes les œuvres du répertoire mieux que n'importe quel autre pianiste ». Apparemment, les qualités qui forcent l'admiration des uns suscitent l'incrédulité des autres.

En 2004, le Centre d'histoire et d'analyse de la musique enregistrée (Research Centre for the History and Analysis of Recorded Music, CHARM) a été fondé au Royal Holloway College de l'Université de Londres, en partenariat avec le King's College de Londres et l'Université de Sheffield. Sous la tutelle du Conseil britannique pour la recherche en art et en sciences humaines (AHRC), il a pour mission d'encourager l'étude des enregistrements dans la cadre de la recherche en musicologie. Ses recherches actuelles portent notamment sur les enregistrements des Mazurkas de Chopin. Nous avons réuni à ce jour plus de 1500 enregistrements des mazurkas, dont près de trente ensembles complets, l'objectif de ce projet étant de concevoir des méthodes informatiques de collecte et d'analyse de données musicalement importantes à partir de ces enregistrements. Nous nous intéressons plus particulièrement au tempo et aux données de nature dynamique. Grâce à ces informations, nous espérons aboutir à des conclusions concernant, par exemple, la mise en évidence de tendances, au fil de l'histoire, dans l'interprétation des œuvres de Chopin, ainsi que l'identification de styles nationaux d'interprétation. Mais, comme nous allons le voir, les techniques que nous avons mises au point peuvent permettre de tirer d'autres types de leçons.

Nous avons très souvent recours à différentes formes de visualisation, parmi lesquelles ce que nous appelons les « images temporelles » (timescapes). Comme le nom l'indique, il s'agit d'informations sur le tempo et, en particulier, sur la durée de chacun des temps de l'interprétation ; ces informations permettent de montrer les endroits d'un enregistrement dans lesquels le rubato d'un pianiste ressemble le plus à celui d'un autre pianiste. Avantage notable, elles permettent de comparer les tempi relatifs, c'est-à-dire l'existence de rapports qui, autrement, seraient occultés par le fait qu'un enregistrement est globalement plus rapide ou plus lent qu'un autre. (Généralement, c'est le tempo relatif, et non le tempo absolu, qui compte le plus pour caractériser le style pianistique.) La figure 1 en donne un exemple significatif avec l'enregistrement de la Mazurka op. 68 n° 3 par Arthur Rubinstein en 1939. Les couleurs indiquent à quel autre enregistrement celui de Rubinstein ressemble le plus à chaque stade de l'œuvre (chaque enregistrement est représenté par une couleur différente). L'axe horizontal représente la durée musicale, du début à la fin de l'œuvre, tandis que l'axe vertical montre à quel point les similitudes persistent dans la structure supérieure de l'œuvre. La figure 1 montre que, dans l'ensemble, le premier tiers, approximativement, de l'enregistrement de 1939 est très semblable à l'enregistrement de 1966 par le même pianiste (représenté par la grande zone orangée). Mais, ensuite, il est plus proche de la moyenne générale de tous les enregistrements pour lesquels nous disposons de données (en noir). Ailleurs, en particulier près de la base du triangle, on observe des petites taches de couleur qui représentent des similitudes plus variables avec d'autres enregistrements, mais sans schémas précis.

Fig. 1
Fig. 2

La figure 1 est caractéristique des rapports mutuels qu'entretiennent différents enregistrements ; c'est précisément ce qu'on attend des images temporelles. Cependant, nous trouvons, de temps en temps, des images d'un tout autre type, comme dans la figure 2. Représentant l'enregistrement de l'opus 68 n° 3 par Jerzy Śmidowicz, que l'on trouve sur la compilation Fryderyk Chopin, Complete Works: The Golden Age of Polish Pianists, cette figure révèle une très grande similitude avec l'enregistrement effectué par Śmidowicz, présent sur le CD The Great Polish Chopin Tradition V: Śmidowicz). Ces deux enregistrements sont, d'ailleurs, bien plus que similaires : il s'agit de rééditions du même enregistrement original, dont la première édition date de 1948. Les petites traces visibles au bas de la figure ne font que représenter quelques imprécisions dans la captation des données.

Habituellement, les reproductions d'un même enregistrement destinées à différentes éditions ou rééditions ne suscitent pas la moindre surprise. Pourtant, l'image très semblable de la figure 3 nous a stupéfiés. Elle représente l'enregistrement de l'opus 68 n° 3 réalisé par Joyce Hatto, présent sur le coffret Chopin : The Mazurkas, édité en 2006 par Concert Artist/Fidelio (CACD 20012). Selon le livret qui accompagne ce coffret, ces œuvres ont été enregistrées aux studios Concert Artist de Cambridge le 27 avril 1997 et le 19 mars 2004 (bien que cette seconde date soit remplacée par « décembre 2005 » sur la boîte du coffret). Le site Internet de Concert Artist précise que cet enregistrement a été « révisé par Joyce Hatto peu avant sa mort » et « entièrement remixé ». Mais tout cela demeure fort déconcertant, car la figure 3 montre que cet enregistrement de l'opus 68 n° 3 ne diffère pratiquement pas de celui figurant sur un enregistrement du commerce, attribué à Eugen Indjic. Actuellement disponible sur le label Calliope, cet enregistrement a d'abord été édité en 1988 chez Claves. L'opus 68 n° 3 n'est pas le seul à mettre en évidence cette similitude apparente. Sur la figure 4 représentant la Mazurka op. 17 n° 4, il est, là encore, presque impossible de distinguer l'un de l'autre les enregistrements de Hatto et d'Indjic.

Fig. 3
Fig. 4

Les images temporelles sont un moyen parmi d'autres d'exprimer les rapports existants entre les tempi de différentes interprétations enregistrées. On peut également avoir recours à la corrélation statistique (Pearson), dans laquelle 1 représente la similitude parfaite et 0 l'absence de tout rapport. Le tableau ci-dessous met en évidence les corrélations entre l'opus 17 n° 4 et l'opus 68 n° 3 ; il compare les rapports entre les enregistrements de Hatto et d'Indjic avec les rapports entre différents enregistrements d'un même interprète (Rubinstein 1939 et 1966) et les enregistrements de pianistes différents (Indjic et Rubinstein 1939).

L'indice 0,996 désignant les enregistrements de l'opus 68 n° 3 réalisés par Hatto et Indjic, contre l'indice 0,993 désignant les deux rééditions du même enregistrement de Śmidowicz, montre que les enregistrements de l'opus 17 n° 4 de Hatto et d'Indjic se ressemblent tout autant que les deux rééditions de l'interprétation de Śmidowicz (si les chiffres n'atteignent pas 1,00, c'est en raison d'imprécisions dans la captation des données). Même chose pour le coffret des Mazurkas. Les enregistrements Hatto et Indjic contiennent tous les deux les cinquante-sept mazurkas ; pourtant, cela n'est pas immédiatement évident, car les œuvres sans numéro d'opus apparaissent en divers endroits et l'opus 41 n° 1 figure deux fois dans le coffret Hatto (à la fin du premier CD et au début du deuxième). En outre, les durées des plages varient légèrement. Ceci est dû en partie à la présence de silences plus ou moins longs en début et fin de plage, mais également en raison de vitesses légèrement différentes. Pour l'opus 17 n° 4, la version Hatto est plus lente d'environ 0,7 %, tandis que l'opus 68 n° 3 est plus lent de 2,8 %, alors qu'elle est plus rapide de 1,2 % dans la Mazurka op. 24 n° 2. (Bien qu'elles reposent sur le tempo relatif, nos images temporelles révèlent les similitudes existant entre différents enregistrements malgré ces changements.) Même si l'on tient compte des changements de tempo, la corrélation existante pour l'ensemble des durées des plages est bien plus étroite pour les enregistrements Hatto et Indjic que pour d'autres enregistrements :

L'intérêt de telles analyses graphiques et statistiques est qu'elles confèrent un certain degré d'objectivité à la comparaison d'enregistrements. Mais, pour de nombreux lecteurs, la démonstration la plus convaincante de l'existence de rapports entre des enregistrements peut tout simplement consister à les écouter en parallèle. Nous conseillons, pour cela, d'acheter les CD originaux (...tant qu'ils n'ont pas encore été retiré du commerce). Néanmoins, une démonstration est consultable sur notre site : il s'agit d'une version de l'opus 17 n° 4 dans laquelle la piste de gauche est extraite du CACD 20012 et la piste de droite du Calliope 3321, le tempo de ce dernier ayant été ralenti de 0,7 % afin de synchroniser les deux CD (dans chaque cas, nous avons utilisé la piste de gauche de l'enregistrement original). Nous pensons que, pour la plupart de nos lecteurs, l'affaire sera ainsi entendue.

Nous avons cherché dans ces lignes à montrer l'intérêt des méthodes informatiques d'analyse des enregistrements, telles que celles mises au point dans notre institut de recherche. Ainsi, des approches en apparence purement universitaires peuvent avoir des applications très pratiques. Mais l'analyse a ses limites. Nous avons mis en évidence les similitudes existant entre les enregistrements CACD 20012 et Calliope 3321, ce qui, à notre avis, démontre avec une certitude quasi totale qu'en dépit de l'emballage, il s'agit dans les deux cas de la même interprétation (ou du même ensemble d'interprétations). Nous n'avons aucune idée des raisons de cet état de fait. Néanmoins, ceux qui en ont le pouvoir seraient fort bien inspirés de clarifier la situation. Dans la notice nécrologique qu'il a fait paraître dans The Independent, Ates Orga rapporte l'opinion du pianiste américain Ivan Davis, élève d'Horowitz, selon laquelle Hatto « bénéficiera d'un accueil posthume extraordinaire ». En l'absence de toute clarification, il est à craindre que l'incertitude qui plane sur la nature et l'ampleur de l'héritage enregistré de Joyce Hatto ne salisse la réputation d'une musicienne remarquable. Sa carrière édifiante connaîtrait alors une bien triste fin.

Traduit de l'anglais par Jean-François Cornu

Nicholas Cook
Professeur à l'Université Royal Holloway (Londres). Il est directeur du Centre d'histoire et d'analyse de la musique enregistrée (CHARM) qu'il y a fondé en 2004. Il est l'auteur d'une dizaine d'ouvrages qui ont accompagné les débats musicologiques anglo-saxons contemporains. En langue française on peut lire : Musique, une très brève introduction (Paris, Allia, 2006).
Craig Sapp
Chercheur postdoctoral au CHARM, Royal Holloway. Musicien, il a récemment soutenu sa thèse de doctorat sur la détection automatique et la visualisation de structures harmoniques.

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