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La partition, son interprétation et les ordinateurs

Une partition fixe des valeurs que l'on pourrait considérer comme « absolues » car, idéalement, on devrait pouvoir les vérifier lors de chaque nouvelle interprétation. Ce terme de valeur « absolue » n'a, à bien y regarder, de réalité que dans le seul cadre d'un écrit. Mais c'est aussi suivant le degré de mécanicité des instruments que ces valeurs tendront à devenir absolues. La hauteur et l'évolution dynamique d'un son joué sur un violon, n'ont évidemment rien d'absolu car elles sont à tout moment modifiables par le mouvement d'un doigt sur une corde ainsi que par la variation d'une pression de l'archet. À l'opposé, sur un orgue, ces dimensions sont déjà mécanisées et ne dépendent d'aucun geste physique. Plus on substitue une mécanique au geste physique, plus on limite les possibilités d'interprétation. Le temps devient alors la seule variable possible dans un tel système hautement mécanisé. Pour écrire des partitions, on a créé des symboles comme les notes de la gamme et les indications de dynamiques et de durées. Ces symboles représentent en fait plus des champs que des valeurs absolues. On accepte comme un la toute une bande de fréquences, gravitant autour de 440 Hz. On détermine un mezzo forte comme un champ d'énergie sonore, encore plus vaste et imprécis que le précédent, situé entre les champs piano et forte. Les ambitus de ces champs varient selon le pouvoir discriminateur de l'oreille. Des oreilles très bien exercées reconnaissent, de façon immédiate et sans ambiguïté, un la d'un la + _ de ton, mais divergeront grandement lorsqu'il faudra déterminer ce qui est un piano ou un mezzo forte. Une partition comporte donc des champs, plus ou moins vastes, mais qui ont la particularité d'être fixés, et que l'on doit respecter.

Cependant, l'écriture d'une partition, aussi élaborée fut-elle, ne pourra jamais déterminer intégralement tous les composants nécessaires à la production de la musique. La somme des phénomènes sonores que nous entendons dépasse largement celle qui provient de la notation. En d'autres termes, la notation peine à déterminer la fréquence exacte d'un vibrato, la durée exacte d'un son comme la courbe exacte d'une transition entre deux sons. Elle propose un cadre qui, par son impuissance même à tout déterminer, ouvre tout un espace à l'interprétation. Il suffit de prendre l'exemple des suites pour instruments seuls de Bach, dans lesquelles ne figure aucune indication de tempo, de nuances ou d'expression, pour se faire une idée de tout ce qu'un interprète se doit de compléter pour produire un discours musical pourvu d'un sens. Une grande part d'oralité se greffe sur l'écrit pour que la musique advienne. Il ne s'agit pas d'improvisation ; mais de l'espace de l'interprétation. Ce temps de l'interprétation est fondamentalement un « temps réel » qui n'est pas fondé sur une prédétermination totale. Ces deux grandes entités, valeurs absolues ou fixes, et valeurs relatives ou mobiles, qui séparent l'écriture de l'interprétation, se trouvent aussi dans la manière dont fonctionnent les ordinateurs.

Dès leur invention il existait deux manières fondamentales de les faire fonctionner :

  1. On leur donnait une série d'instructions précises qu'ils exécutaient au moment voulu ; nous étions alors dans le pur déterminisme.
  2. On leur faisait produire des nombres aléatoires que l'on acceptait ou refusait selon les cas ; nous étions dans l'indéterminisme le plus total.

Depuis l'invention des machines en temps réel [1] et grâce à de nombreux développements technologiques, il existe maintenant une troisième manière de les faire fonctionner : on leur demande de capter des informations dans le monde extérieur et de les traiter selon des règles prédéfinies. Mais dans tous les cas nous observons une séparation entre déterminisme et indéterminisme, entre ce qui est fixé et ce qui ne l'est pas, qui me semble correspondre à la séparation qui existe entre la partition et son interprétation. Ce qu'on appelle alors « temps réel » dans la composition musicale serait un abus de langage puisqu'une part des composants musicaux est souvent déjà fixée, et n'a pas pour vocation à varier d'une interprétation à l'autre. Il doit donc exister une manière de composer de la musique électronique dans laquelle, à l'image de la musique instrumentale, certains composants sont préalablement déterminés, et certains autres soumis à des variations plus ou moins importantes selon ce que nous cherchons à exprimer. On entre alors dans ce que j'appelle « les partitions virtuelles ».

  1. Ce terme est, bien sûr, utilisé par commodité car il faut toujours un temps pour le calcul. En musique, il suffira que ce temps soit suffisamment court pour que l'oreille ne puisse pas le percevoir.