AccueilProspectivesConsidérations (...) > La prédiction temporelle <

La prédiction temporelle

Il existe une différence fondamentale entre le temps organisé par des machines et celui de l'être humain. Le temps produit par des machines est soumis à de multiples horloges qui le découpent en tranches suffisamment fines pour qu'il soit perçu comme un continuum, tout comme le cinéma nous donne une illusion de la continuité visuelle en déroulant vingt-quatre images fixes par seconde. Grâce à des procédés élaborés, on parvient parfois à faire intervenir des mécanismes de mémorisation et de prédiction qui rendent plus souple ce contrôle temporel. Mais, fondamentalement, le temps des machines est celui des horloges et le restera. Le temps psychologique humain, à la différence de celui des machines, est incapable d'une telle finesse dans le découpage temporel en unités si petites. Mais lorsqu'un musicien contrôle le temps, il le fait dans la continuité d'un geste ou d'une respiration. Il a aussi une conscience du passé et du futur, il fait intervenir la mémoire et surtout la prédiction. Le fait que des musiciens puissent jouer à l'intérieur d'un temps commun est un phénomène grandement visuel. C'est par un petit signe de la tête ou du bras qu'ils commencent ensemble. La continuité du geste du chef d'orchestre envoie, sans interruptions, des signaux prédictifs qui orientent les actions musicales dans la direction d'un futur proche. On devine où va « tomber » le deuxième, le troisième puis le quatrième temps. Certes, un musicien est souvent conduit à compter le temps, mais il le fait dans des proportions beaucoup plus larges et, pourrait-on dire, dans une situation de polyphonie. Il a une conscience simultanée des durées des temps et de celles de ses divisions internes. À ce titre, le temps des machines et celui de l'humain paraissent, dans leurs essences, incompatibles. Il serait vain d'attendre des premières qu'elles réagissent avec psychologie, comme des seconds qu'ils puissent compter en millièmes de secondes. Il nous faut donc pouvoir représenter, du mieux qu'on pourra le faire, le temps des machines à l'image de celui des humains. Cette fusion sera rendue possible lorsque ces machines seront capables de suivre et de reconnaître, dans sa continuité, le flux musical produit par des musiciens vivants. Nous savons très bien organiser les dimensions de hauteurs, de timbres et de spatialisations dans la musique électronique, mais nous sommes encore impuissants quant à l'organisation d'un temps qui serait véritablement musical. J'évoquerai, pour cela, une situation concrète.

Lors des répétitions de mon opéra La Frontière, composé en 2003, dans une des sections devaient se superposer, dans le même tempo, des glissandi de cordes à d'autres glissandi de sons de synthèses. Pour des raisons dramatiques, il a fallu accélérer le tempo de cette section. J'ai donc dirigé plus vite l'ensemble et me suis évidemment trouvé décalé avec la musique électronique qui se déroulait suivant les durées indiquées dans un programme prédéterminé. Toutes les durées de ces glissandi de synthèse (et il y en avait un certain nombre) étaient rigidement figées en valeurs exprimées en millisecondes qu'il m'a fallu recalculer dans toutes leurs proportions une nuit durant. Cette situation aurait pu être résolue d'une manière plus élégante si les outils de notation qui me servaient à composer cette musique de synthèse avaient été plus proches de ceux que j'utilise depuis que je compose de la musique. Il est curieux de constater que dans les deux grandes « écoles » qui utilisent la technologie pour faire de la musique, les méthodes de synthèse en temps réel et les systèmes d'aide à la composition musicale, ces derniers sont dotés d'outils de représentation musicale proches de ceux de l'écriture traditionnelle qui font complètement défaut aux premiers.
La représentation temporelle dans les systèmes temps réel ne bénéficie d'aucun moyen symbolique qui permettrait de noter des noires, des croches, des triolets ou des indications de tempi. Le système temps réel ne connaît que des valeurs absolues et il est encore impossible de changer globalement un tempo ou de noter un accelerando. Les systèmes en temps réels ne connaissent bizarrement encore que les millisecondes ! Quand bien même ma partition électronique, après son recalcul, se trouvait temporairement mieux adaptée aux circonstances, elle n'est restée pas moins figée comme si elle avait été reproduite sur une bande magnétique. Les musiciens, qui suivaient ma battue des yeux, étaient déjà renseignés sur le moment où allait se produire le temps suivant et la continuité de mon geste était le garant d'un suivi de tempo et de toutes ses déviations possibles. Ce pouvoir était évidemment inaccessible à l'ordinateur, et il le reste, du moins dans l'état actuel de son application à la musique [1]. Si des outils de représentation du temps musical avaient existé dans les programmes en temps réel, il aurait été possible d'adapter le temps courant en suivant, par des moyens visuels, la battue du chef. La dimension visuelle est d'un grand secours pour suivre une musique qui n'est pas fondée sur une fixité de tempo. Il existe cependant des cas de figures où un système de reconnaissance visuel ne serait pas approprié. Pour suivre les variations de tempi dans une pièce pour piano il n'y a guère que le son qui pourrait être pris en compte.
De réelles avancées ont été faites dernièrement dans ce domaine [2] mais le jour où il sera possible de suivre, avec des moyens purement sonores, les contours temporels d'un simple prélude de Chopin ou de Debussy, un grand pas aura été accompli. Il existe cependant de nombreux cas où la prédiction temporelle est difficile. Lorsqu'on enregistre en temps réel une phrase musicale ou même parlée, et que l'on veut n'en développer qu'une seule partie, nous sommes dans l'incertitude totale des proportions qui vont être inscrites car nous ignorons le tempo exact de cette phrase. Un outil de représentation graphique qui pourrait analyser en temps réel cette phrase afin de repérer automatiquement le moment recherché devrait être inventé dans ce but.

  1. Dans le domaine militaire, le calcul de la trajectoire future d'un missile, en vue de le faire exploser en plein vol, est un problème qui est réglé depuis longtemps. Il peut, à tous moments, être repéré dans toutes ses coordonnées spatio-temporelles et, instant par instant, on peut adapter la trajectoire de l'objet qui devra le percuter. La somme d'énergies et d'efforts qui ont été mis à la disposition de ce type de recherche, comparé à celui de la musique, ne se situe évidemment pas dans le même ordre de grandeur.
  2. Je pense particulièrement aux travaux d'Arshia Cont à l'Ircam.