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Introduction

Karlheinz Stockhausen disparu, c'est le XXe siècle qui s'éloigne de nous. Sa puissance créatrice, son utopie donquichottesque, son pragmatisme professionnel, son aptitude à l'autopromotion, son esprit visionnaire et son intransigeance souvent provocatrice, font de lui une figure hors du commun, mais ne manquent pas non plus de nous poser quelques questions. Si toute sa personnalité semblait tendre vers la conquête d'un au-delà, il me semble pertinent aujourd'hui de scruter comment, « au-delà » de cette personnalité, émerge cette œuvre riche, diverse, mais parfois déroutante. Certes, on pourra objecter que l'œuvre et l'homme ne faisaient qu'un, et l'on aura partiellement raison (comme toujours). Mais l'attrait pour ce personnage fascinant, pour ceux qui l'ont connu, a eu tendance à masquer une œuvre, certes inégale, mais qui restera l'une des plus fortes de l'histoire de la musique du XXe siècle. Et ce, quoi que puissent en penser nos toujours si farouches contempteurs de la modernité. Afin de dresser rapidement un portrait de l'artiste, on rappellera simplement ceci.

Une famille de souche paysanne. Une enfance marquée cruellement par la guerre : mère internée en 1932 puis assassinée en 1941, victime de la politique nazie d'euthanasie des handicapés mentaux, père engagé volontaire dans la Wehrmacht et disparu sur le front de l'Est en 1945. Engagé comme brancardier à 16 ans en 1944, pianiste de bar, travail en usine, petits boulots pour gagner sa vie parallèlement à des études brillantes à l'université de Cologne. En 1951, aux cours de Darmstadt, il fait la rencontre du compositeur belge Karel Goeyvaerts, qui semble avoir exercé une forte influence théorique sur lui, mais dont le nom n'est curieusement jamais mentionné. Il passe une année dans la classe d'Olivier Messiaen au Conservatoire de Paris qui reconnaît en lui « un génie », selon ses propres termes. Il y fait la connaissance de Pierre Boulez qui deviendra bientôt son alter ego en France. Stockhausen fait aussi un bref séjour au Studio d'Essai de Pierre Schaeffer avec lequel il rentrera très vite en conflit. Il y réalise une étude électronique dite « aux 1000 collants » puis part travailler au studio de musique électronique de Cologne. Très rapidement, il se fait remarquer comme l'un des compositeurs les plus remarquables de toute sa génération et, en l'espace de cinq ans, ce jeune orphelin de guerre devient un compositeur de tout premier ordre en Europe et bientôt dans le monde. Il s'établit près de Cologne, et participe à toute l'aventure musicale de l'après-guerre : le sérialisme, la musique électronique, la musique aléatoire, les oeuvres spatialisées. Il enseigne, constitue son propre groupe de musiciens (à l'image des groupes pops), compose des œuvres dont les dimensions échappent peu à peu aux dimensions habituelles des concerts. On le décrit volontiers comme une sorte de gourou, visionnaire, autoritaire et mégalomane. Les anecdotes pleuvent sur son compte car il n'évite pas les déclarations provocatrices. Un exemple : c'est un grand éclat de rire que lui envoient les jeunes musiciens du Conservatoire de Paris qu'il vient diriger dans les années 70 : il leur avait interdit de jouer tout autre musique que la sienne pendant toute la semaine que duraient les répétitions. Plus récemment, il provoque un tollé en affirmant que les attentats du 11 septembre constituent la plus grande œuvre d'art jamais réalisée avant d'affirmer qu'il s'agit du chef-d'œuvre de Lucifer, donc du Mal, qu'il ne cautionne pas. Il est profondément catholique, ouvertement polygame, et ne cache pas ses attirances pour les croyances mystiques, les philosophies orientales et même les extraterrestres. Celui qui, dans une interview faite au cours des années 60, déclarait que, « s'étant retrouvé seul sur terre à la fin de la guerre, il décida de faire tout ce qu'il voudrait sans jamais demander son avis à qui que ce fût » [1] a, de ce point de vue, admirablement organisé son destin.

Il publie, régulièrement depuis les années 50, des nouveaux tomes de ses Textes dont chacun surpasse le précédent en nombre de pages plus qu'en réflexions esthétiques et théoriques, le plus souvent supplantées par des anecdotes mêlant graphiques, plannings de répétitions et nombreuses photos de famille. Il crée chez lui sa propre édition de disques et de partitions (ayant rompu avec Universal Edition et Deutsch Gramophone), sa propre fondation et sa propre académie d'été pour favoriser la diffusion de ses œuvres. Stockhausen ne laissait jamais rien au hasard et voulait tout contrôler. Ses exigences étaient redoutées et difficilement négociables. De la hauteur précise des podiums sur scène, jusqu'aux horaires des répétitions, en passant par les types de microphones et d'éclairage, tout est consigné dans les partitions. Il aurait souhaité construire sept auditoriums dans sa propriété pour y faire jouer chacun de ses opéras. Pour toutes ces raisons, on l'a souvent comparé (hâtivement, bien sûr) à Wagner. Nous y reviendrons. Au fur et à mesure que son âge avance, il travaille de plus en plus « en famille ». Ses deux compagnes, ses enfants, forment, avec quelques musiciens privilégiés, ses principaux interprètes. Il peut faire penser également au cinéaste Stanley Kubrick avec lequel il partageait cette même obsession du contrôle maniaque et absolu du devenir de ses oeuvres, et dont les productions étaient également gérées par sa famille proche. Ce faisant, Stockhausen demeure de plus en plus isolé des institutions musicales. Ses œuvres ne peuvent s'insérer facilement dans le cadre des concerts. Il considère les orchestres comme des institutions dépassées, exige un nombre mirobolant de répétitions, demande à ses solistes de jouer par coeur des œuvres de longues durées, et son unique quatuor à cordes ne nécessite rien de moins que quatre hélicoptères ! Adulé parfois comme une pop star, il évolue dans un monde parallèle qu'il a créé de toutes pièces et dont il assure le contrôle avec une énergie et une rigueur sans faille. Quelles que soient les difficultés, il maintient cette position farouchement indépendante que l'on peut résumer en une seule phrase : il veut constituer, à lui seul, une tradition musicale à part entière. Stockhausen prétendait élaborer une œuvre totale dans laquelle sons, couleurs, chiffres, signes du zodiaque, gestes, configurations stellaires, saisons, jours, heures, minutes, et même plus récemment, odeurs, étaient organisées selon des procédures très formalisées afin de participer du grand TOUT. Ses œuvres, mêlant l'intuition la plus extrême, parfois la plus fine, et la rigueur, parfois la plus folle, ont évoluées peu à peu vers un étrange théâtre, qui n'est cependant pas du meilleurs « goût ». Que l'on adhère ou non à cette conception de l'art, il faut reconnaître que Stockhausen a tout entrepris avec un professionnalisme hors pair.

Depuis quelques années, lorsque le terme de « musiques électroniques » s'est vu désigner exclusivement certaines nouvelles formes de musique populaire, tout une génération de DJs, mixeurs se sont déclarés ses fils ou petit-fils. L'intéressé n'a pas boudé son plaisir, tout comme autrefois, lorsqu'il s'enorgueillit de voir figurer sa photo sur la couverture d'un disque des Beatles. Il n'a pas pour autant lâché une triple croche en faveur de leurs styles musicaux et sa coquetterie s'est limitée à récolter les faveurs populaires sans jamais tenter ni rapprochements, ni fusions, ni « métissages » stylistiques. Bien évidemment, c'est cette position de précurseur des « nouvelles (!) musiques électroniques » que la critique s'est récemment plu à mettre en valeur au moment de la disparition de celui qu'elle nomma le plus souvent : « inventeur de la musique aléatoire » sans jamais esquisser la moindre définition de ce que ce terme pourrait signifier. À chacun d'imaginer. Fin de portrait.

Qui se cache donc derrière ces multiples facettes ? Que nous livre cette œuvre, au-delà du mauvais théâtre, de sa cohorte d'anges, des rituels personnels, de la mythologie de pacotille ? Il faut prendre la peine de l'explorer dans sa continuité.

  1. Citation de mémoire extraite du film réalisé par Gérard Patris avec Luc Ferrari « Momente »