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2e période : la Moment-Form

Après l'expérience de Gruppen, Stockhausen compose des œuvres dont l'élément le plus frappant sera la durée. Il compose Kontakte, œuvre électronique de grandes dimensions et Carré pour 4 orchestres et 4 chœurs. Dépassant les conditions déjà gigantesques de Gruppen, Carré n'en possède cependant pas la même puissance. L'orchestre est traité de façon plus globale et simplifiée. Mais un tournant est en train de se prendre. La musique quitte l'esthétique de la discontinuité, de la pulsion et de la fragmentation, pour s'établir dans des durées plus larges. Peu à peu, Stockhausen élabore un autre de ses concepts marquants, celui de la Moment-Form (ou forme momentanée). Il s'agit d'un dépassement de la Gruppen-Form, comme cette dernière dépassait le pointillisme de la série généralisée. Les œuvres ne sont plus seulement construites à partir de groupes morphologiques perceptuels mais dans une durée qui sera habitée par une organisation ayant sa propre cohérence. "Une forme momentanée qui résulte d'une volonté de composer des états et processus à l'intérieur desquels chaque moment constitue une entité personnelle, centrée sur elle-même et pouvant se maintenir par elle-même, mais qui se réfère, en tant que particularité, à son contexte et à la totalité de l'oeuvre" dit le compositeur. Ainsi dans Momente (qui est le pendant de Gruppen pour la Moment-Form), l'œuvre est structurée sur des éléments marquants qui assureront la cohérence des différents moments : K pour Klang (timbre), M pour mélodie, D pour durée, H pour harmonie. Chacun de ces moments sera centré sur une musique dans laquelle ces éléments joueront, tour à tour, un rôle prépondérant. Certains moments viendront s'insérer dans d'autres moments, sans transitions, sans préparations, comme cela se passe dans la vie réelle : le brusque surgissement d'un état différent qui n'était pas attendu et qui, par là même, acquiert toute sa force. Ici également, Stockhausen cherche à éviter les principes traditionnels de construction formelle. Nous pouvons penser ici aux brusques interruptions et rappels de moments passés avec lesquels Beethoven termine la Grosse Fugue, ou ouvre l'Hymne à la joie.

Nous sommes au cœur des années soixante, l'ère de la tabula rasa est loin derrière. Cette époque est aussi celle où Stockhausen prend le parti de l'hétérogénéité en introduisant dans son langage des éléments musicaux non conventionnels, comme les bruits, ou les onomatopées. C'est aussi le moment où il se laisse influencer par divers courants - théâtral pour Momente, oriental pour les voix pseudo-tibétaines de Carré, expérimental pour Mikrophonie I. L'esthétique délaisse peu à peu les fragmentations temporelles de la première période pour se concentrer sur la perception du seul présent. C'est une attitude qui le conduira, quelques années plus tard, dans des expériences d'improvisation. Cependant, parallèlement à cette incroyable richesse d'inventions produites dans le champ de la musique instrumentale, Stockhausen s'est concentré avec rigueur et obstination sur la composition avec les moyens électroniques. Il sera, longtemps, le seul véritable artiste en la matière.