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4e période : la composition par formule ou l'anecdote au milieu de la structure

Elaboré lors de l'exposition universelle d'Osaka, au cours de laquelle Stockhausen, dans une magnifique sphère bourrée de haut-parleurs, effectue chaque jour des expériences musicales devant un public nombreux, Mantra pour 2 pianos et modulateurs en anneaux inaugure sa dernière période au cours de laquelle ses œuvres seront toutes composées à partir d'une formule musicale. La formule n'est pas, à proprement parler, un thème au sens classique du terme, mais une organisation morphologique comprenant modes de jeux, proportions, notes centrales, niveaux dynamiques, que l'on retrouvera dans toutes leurs formes d'expansion et de développement. Stockhausen réintègre peu à peu sa volonté de déduire le tout de l'un, et cela le conduira jusqu'à déduire un cycle de 7 opéras, d'une durée totale de 35 heures, d'une formule unique. Mantra inaugure cette nouvelle conception. Pour lui, la formule est la clé de l'univers sonore qu'il élabore. C'est son « e=mc2 » personnel, comme un lointain avatar de la formule déterministe qu'Einstein chercha jusqu'à la fin de sa vie pour expliquer l'Univers. Tout cela, évidemment, est à remettre à son niveau. Il s'agit, chez le musicien, d'une arithmétique passablement sommaire, dont les éléments sont bien loin de posséder la rigueur exacte des sciences. Ce n'est qu'une sorte d'imagerie scientifico-poétique qui lui permet, tour à tour, d'évoquer l'Univers, le rituel religieux, et même les extra-terrestres. D'une certaine façon, Stockhausen renoue peu à peu avec le déterminisme planifié qui présidait à la composition de Gruppen. Mais pour que la formule de base soit plus qu'une structure, pour qu'elle soit perçue et reconnue comme telle, il la contraint dans des profils mélodiques, tout à fait chantables et mémorisables.

Dans cette nouvelle manière de composer, Stockhausen renoue également avec une certaine organisation sérielle. La plupart de ses formules seront composées avec l'utilisation rigoureuse des 12 sons de la gamme chromatique. On peut dire que de tous les compositeurs de sa génération, Stockhausen est celui qui est resté le plus fidèle à l'idée dodécaphonique. Mais, en réintégrant des aspects mélodiques, somme toutes assez simples, il ne renoue pas avec les textures discontinues et fragmentées des œuvres du début. La technique peut nourrir la stylistique, elle ne l'implique pas. Par certains aspects, cette nouvelle manière de composer peut se concevoir comme une sorte de synthèse du déterminisme technique des premières œuvres avec les grandes durées organisées à partir d'éléments morphologiques prédominants qui étaient le principe de la Moment-Form.

La formule de Mantra est une mélodie de 13 sons (le premier et le dernier étant identiques) ayant chacune sa durée, et son mode de jeux (note répétée, accent à la fin, gruppetto, tremolo...) :

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À chacun de ces sons correspond une section construite sur le mode de jeux principal, les autres se déroulant toujours dans le même ordre de succession. Chaque formule aura également 13 transpositions et 13 extensions et 13 proportions temporelles. Nous sommes ici dans un univers totalement pré-établi et, cette fois, les éléments de constructions sont tout à fait audibles dans l'œuvre. Ainsi, toute l'œuvre n'est rien d'autre qu'une gigantesque extension de la formule d'origine qui ne fait que se répéter (avec ses augmentations et transpositions), sans ajout, ni retrait. Les transformations électroniques obéissent également aux mêmes principes de circulation de ces 13 sons. De ce point de vue, Stockhausen dépasse le stade des expérimentations libres sur les transformations instrumentales par l'électronique qu'il avait utilisées dans Mikrophonie I et Mixtur en donnant au principe de transformation électronique une cohérence totale avec la construction de l'œuvre. Suivant l'accordage des modulateurs en anneaux, certains sons seront consonants, et d'autres dissonants. Ainsi, dans chacune des sections, le son central sera perçu dans toute sa clarté, tandis que les autres auront un timbre plus brouillé. L'œuvre dure environ une heure, c'est-à-dire la durée d'un 33 tours de cette époque. Stockhausen détermine ici les dimensions de son œuvre en obéissant aux conditions de diffusion moderne un peu à la manière d'un Stravinsky qui, avant la guerre, composait certaines de ses partitions en fonction de la durée des 78 tours. Là encore, malgré ce déterminisme d'un matériau musical qui pourrait sembler une contrainte draconienne imposée à l'invention spontanée, il parvient à maintenir dans le temps une tension sonore qui est réellement confondante. L'attrait pour les éléments orientaux est encore perceptible - à commencer par son titre même - dans les sonorités transformées du piano, qui ne sont pas parfois sans rappeler celles des gamelans balinais. L'avant-dernière section, la plus impressionnante, opère une contraction de toute l'œuvre en un minimum de temps. Il s'agit d'un perpetuum mobile dans lequel toutes les formes de transposition et d'extension de la formule se croisent dans les deux pianos et sont contractées en un minimum de temps. Contractions, expansions, il n'en faut pas plus à Stockhausen pour évoquer le Cosmos. Dans le curieux texte de présentation, il écrit ceci : « Naturellement (c'est moi qui souligne !) la construction unifiée de Mantra est une miniature musicale de la macrostructure unifiée du cosmos... ». Voilà qui risque de bien faire rire le dernier étudiant en physique, mais notre homme ne recule devant rien, tant sa confiance en soi semble inébranlable ! À un moment de l'œuvre, les deux pianistes, profèrent quelques curieuses onomatopées qui évoquent quelques borborygmes primitifs. Ces intrusions d'éléments anecdotiques, au milieu d'œuvres hautement structurées, vont désormais devenir une constante. Lointains souvenirs des happenings des années 60 que le compositeur fréquenta, elles déstabilisent l'écoute de l'œuvre par l'introduction d'un théâtre simpliste, anecdotique et sans contenu réel. On les retrouvera désormais presque systématiquement.

Stockhausen poursuit ensuite l'idée de la composition par formule dans une œuvre pour orchestre et danseur-mime composée trois ans après Mantra : Inori. Le titre signifie « adorations » en japonais. L'œuvre suit un parcours en cinq grandes sections privilégiant tour à tour les différents stades de la structuration musicale dans un ordre allant du plus simple au plus complexe : le rythme, l'intensité, la mélodie, l'harmonie et la polyphonie. Cette idée n'est pas sans faire penser à Momente, avec ses moments de durées, de mélodies, de timbres. Dans sa volonté de démiurge d'opérer de grandes synthèses historiques, Stockhausen n'hésite pas à dire que « l'œuvre se développe comme une histoire de la musique de ses tout premiers débuts à nos jours », oubliant que la polyphonie a précédé l'harmonie dans notre histoire musicale. Comme dans Mantra, les éléments sont ici soigneusement prédéterminés, mais de façon encore plus complexe. Mantra exposait la formule au tout début. Il n'y aura pas ici d'exposition proprement dite, mais une continuelle évolution de la formule, partant de sa forme rythmique la plus simple (le début n'expose qu'une seule note, répétée à différents niveaux d'intensités selon des schémas rythmiques déduits de la formule même), en passant par des évolutions mélodiques, harmoniques, pour terminer sur des couches polyphoniques. Le plan suivant montre la formule, dont les éléments donnent, un à un, les proportions des sections de l'œuvre. Plus que jamais, Stockhausen fixe au départ tout le déroulement de l'œuvre.

Dans son souci de dépasser les conditions habituelles de concevoir la musique, Stockhausen élabore un principe d'une grande complexité dont la réalité confine cependant à l'utopie. Il veut étalonner les niveaux dynamiques du plus faible au plus fort sur 60 degrés, organisés, comme de coutume, en échelles. Voici l'explication qu'il en donne: « Ces échelles comprennent 60 degrés d'intensité compris entre extrêmement faible et extrêmement fort. Les degrés se différencient par le fait qu'un même son est joué simultanément par un nombre variable d'instruments ; par exemple, degré 1 : seulement une flûte pianissimo ; degré 2 : deux flûtes pianissimo ; degré 3 : une clarinette et un violon pianissimo ; degré 4 : une flûte, une clarinette, un violon pianissimo... etc. jusqu'au degré 60 : quatre flûtes, plus quatre hautbois, plus quatre clarinettes, plus quatre trompettes, plus 26 violons, tous fortissimo. » Ce qui fonctionne très bien en théorie est, en fait, sans grand effet dans la perception. Une loi de la perception très connue [1] dit que la sensation est organisée suivant une courbe logarithmique. Cela signifie que pour éprouver une sensation additionnelle (lorsque des valeurs s'ajoutent les unes aux autres) il faut les multiplier et non les additionner. Un ff, joué par 20 instruments ne sera pas perçu différemment d'un autre ff, joué par 18 ou 23 instruments. Pour obtenir une perception réelle de ces différents degrés dynamiques, il aurait fallu ici changer d'échelle, et calculer chaque nouvelle incrémentation en multipliant la valeur précédente par une valeur constante, non en l'ajoutant. D'autre part, la production et la perception des valeurs d'intensité n'est pas soumise au même régime d'exactitude que celle qui gouverne les autres composants musicaux. Ce sont des zones relatives et non des valeurs absolues. Un sol ne ressemble pas à un sol#, même pour qui n'a aucune éducation musicale, tandis que, même le musicien le plus exercé ne saura jamais dire où se termine un mf, ni où commence un f. La mise en échelle et le traitement formel de toutes ces valeurs dynamiques par Stockhausen, ici, a par conséquent un statut purement combinatoire, qui peut être perçu uniquement lors de grands écarts dynamiques, mais perds tout sens au fur et à mesure que les degrés sont proches.

Mais, comme ce fut le cas pour Gruppen, Stockhausen réussit, à partir de prémisses théoriques erronées, à produire une œuvre d'une grande puissance dramatique. Une tension continue est maintenue tout au long des 70 minutes de l'œuvre (on atteignait ici la durée maximum d'un disque vinyle !). Certes, on se demande parfois, au détour de certaines harmonies proches de la tonalité ou dans certaines progressions, où se niche la rigueur de construction par formule, mais la force dramatique qui émane de cette œuvre, qui ne sonne comme nulle autre, est étonnante. Un danseur-mime (ou un couple de danseurs-mimes) effectue, parallèlement à la musique, des gestes de prières soigneusement répertoriés, mis en séries, dont les évolutions accompagnent les changements dynamiques de la musique. L'extrême précision que Stockhausen exige lors des concerts, donne parfois un réel sentiment de magie. Il se produit un effet d'indissociabilité totale entre la perception visuelle et sonore comme si les différents gestes du danseur-mime engendrent toute la musique comme par enchantement. C'est, là encore, la force du très grand professionnalisme de Stockhausen. Cependant, sur toute la longueur de l'œuvre, cette absence d'indépendance entre le visuel et le sonore finit par enfermer l'imagination de l'auditeur/spectateur dans une sorte de rituel automatique et par être perçu comme tautologique. Autre élément anecdotique : vers la fin, le danseur-mime effectue une sorte de danse rituelle qui s'achève dans un cri : « Hu ». Stockhausen laisse ici une nouvelle fois libre cours à sa mythologie personnelle. « Hu », voyelle magique, proférée après qu'on a frappé trois fois du pied, évoque quelques cérémonies primitives dans une mauvaise représentation théâtrale et, le plus souvent, est accueilli par un éclat de rire ! Inori est, sans équivoque, une œuvre à écouter plus qu'à voir.

La dernière partition de grande envergure que Stockhausen a composée avant la mise en chantier de son cycle d'opéra Licht, est Sirius pour 2 chanteurs, 2 instrumentistes et musique électronique. Cette œuvre de 96 minutes ne repose pas sur une formule unique mais sur 12 formules, chacune correspondant à un signe du zodiac. Le matériau musical provient d'un petit cycle de mélodies, Tierkreis, composé la même année. L'intérêt principal de Sirius se trouve dans la mise en œuvre d'une musique hautement polyphonique, jouée par cœur pendant plus de 80 minutes. Stockhausen est probablement le musicien le plus résolument polyphonique de sa génération. Gruppen, Zeimasse, Kontakte, Hymnen et Mantra sont toutes des partitions irriguées par une réelle pensée polyphonique. Et son premier chef d'œuvre ne s'intitule-t-il pas Kontrapunkte ? Sirius est, de ce point de vue, une œuvre étonnante. Les quatre solistes sont placés aux 4 points cardinaux, chacune des 4 sections correspond à une saison, et on commence l'œuvre par la saison en cours. Cette partition marque aussi le retour de Stockhausen à la musique électronique sur bande magnétique qu'il avait quittée depuis Hymnen. Sur ce point, l'expérience est plutôt décevante. En utilisant un synthétiseur comme seul outil de création des sons électroniques, il limite les moyens étendus que le studio lui fournissait autrefois. La musique électronique de Sirius ne dialogue pas réellement avec celle des instruments. Elle produit des textures, des bribes de mélodies à différentes vitesses dont la couleur n'est pas sans évoquer, parfois, un bruitage de film de science-fiction. De la science-fiction, nous ne sommes d'ailleurs pas loin. L'anecdotisme, déjà rencontré dans Mantra et Inori, ouvre et ferme ici l'œuvre qui est censée présenter des individus qui viennent sur terre pour y jouer la musique de la planète Sirius. "J'ai été élevé sur la planète Sirius et je compte y retourner", nous prévient le compositeur. L'œuvre commence par un doux bourdonnement qui va s'accélérer tout en tournoyant et en montant dans l'aigu : cela doit évoquer le son d'une soucoupe volante (tel que pouvaient l'imaginer les réalisateurs des mauvais films américains de série B dans les années 50) qui amène nos quatre musiciens sur terre. Un effet du même style clôt également l'œuvre, lorsque ceux-ci sont censés retourner sur leur planète.

Chez Stockhausen se côtoient, désormais souvent, la plus extrême naïveté et la plus grande science musicale. Certes, les représentations naïves ne sont parfois pas toujours des musiques les plus sublimes. Mais il est dommage que dans cette belle partition, parfois si exigeante et rigoureuse, Stockhausen ait eu recours à des procédés aussi platement descriptifs et se soit laissé aller à ce qu'il refusait la plupart du temps, c'est-à-dire l'utilisation des formes culturelles très conventionnelles et connotées. Nous n'avons assurément pas besoin de telles balises pour nous convaincre que Stockhausen est un compositeur visionnaire. Ayant renouvelé une technique qu'il avait peu à peu abandonnée, mais aussi peuplé son imaginaire d'une étrange mythologie de pacotille, Stockhausen semble prêt à se lancer dans ce qui peut paraître comme le plus gigantesque projet jamais entrepris par un compositeur de mémoire d'homme : un cycle de 7 opéras, totalisant 35 heures de musique, dont la composition s'étendra sur un quart de siècle.

  1. Cette loi, dite de Weber-Fechner, dit que « l'excitation varie comme le logarithme de la sensation ». Pour en avoir une démonstration simple, prenons une tasse de café, dans laquelle on ajoute des morceaux de sucres un à un. Le café perdra sa sensation d'être « plus sucré » au fur et à mesure que l'on arrivera à un grand nombre de morceaux de sucre : entre 15 et 16 sucres, il n'y aura plus de différences. Par contre, si l'on multiplie le nombre de sucres à chaque fois, on sentira la progression régulière d'une même sensation de « plus sucré » que l'on assimilera à un ajout. La perception musicale est soumise à la même loi. On rappellera simplement que la perception des demi-tons égaux d'une gamme chromatique, dans laquelle la sensation est additionnelle (puisque l'on perçoit toujours l'ajout d’une même quantité) résulte la « multiplication » des fréquences par une valeur constante et non de leur addition.