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Adieu Stockhausen

L'influence de Stockhausen sur les générations suivantes a été immense. Surtout dans les deux premières périodes de son activité. Elle s'est ensuite amoindrie au fur et à mesure qu'il cherchait à « se personnaliser ». Son influence récente sur les « nouvelles musiques électroniques », qu'il partage en France avec son contemporain Pierre Henry, semble d'un tout autre ordre. C'est sa figure de pionnier qui y est pointée, non celle d'artiste. Ces musiques sont d'ailleurs beaucoup plus redevables aux apports des techniques numériques élaborées dans les années 70 (que Stockhausen n'aura abordé que de très loin) que de ses propres conceptions musicales. Il y aurait aussi beaucoup à redire sur la prétendue influence de John Cage sur Stockhausen à propos des jeux de hasards. Cage fut à Stockhausen ce que Satie fut à Debussy : un curiosité. Le compositeur allemand était trop absorbé par la forme et par la précision du détail dans les sons pour que l'attitude cagienne ait pu réellement l'influencer. Stockhausen a toujours été formaliste. Même dans ses compositions les moins rigoureuses, si l'on excepte ses musiques intuitives, la forme reste déterminée. Comment déterminer une forme et ses proportions, sans que son contenu ne soit encore précisé ? C'est une grande question qui divise les compositeurs et qu'il a, lui, tranché très tôt, parfois certes, arbitrairement. Très souvent, son intuition l'aura emporté sur ses conceptions ultra-déterministes.

Malgré ses hauts et ses bas, ses fuites, ses retours, ses brisures, l'œuvre de Stockhausen, pour déroutante qu'elle puisse être, n'en revêt pas moins une grande cohérence dans son ensemble. Elle semble suivre la courbe sinusoïdale d'un son. Une ascension vers le haut dans la période constructive jusqu'au milieu de années 60, puis une descente jusque dans la partie négative, jusqu'aux musiques intuitives, enfin un retour à la construction renouant avec certains principes des débuts dans une esthétique différente. C'est en artiste que Stockhausen s'est toujours exprimé. Comme Stravinsky, il aura eu maints visages, mais aura été unique.

Adieu donc, Stockhausen. Ceux qui se laissent envoûter par vos postures finiront très vite par vous oublier. Mais ceux qui sauront scruter, au-delà de vos apparences, l'héritage que vous nous avez laissé, y trouveront beaucoup à écouter, à méditer et à apprendre. Quoique vous ayez prétendu, vous avez été un musicien parmi les hommes. Et ce sera votre engagement total à réinventer sans cesse la musique ici-bas qui constitue le fil qui continuera de nous relier à vous.

Philippe Manoury, San Diego, 23 décembre 2007

Commentaires

Le 16 août 2009 à 22h39, par Jean-Luc ATTELEYN
Bonjour Monsieur Manoury,

Votre article m'a beaucoup intéressé par sa clareté et son objectivité (ou recul face au phénomène Stockausen). Suite à une diffusion sur la chaîne Arte d'un portrait du compositeur, je cherchais des informations plus complètes afin de me forger une idée plus précise sur ce compositeur et sa démarche.
J'ai eu la chance d'écouter à l'Ircam, il y a bien longtemps maintenant les Klavierstück en présence de l'auteur. Ce fut un moment fort. Je m'en souviens encore.
Je suis photographe-plasticien et j'avoue que son utilisation de l'outil électronique (la technologie), dans la musique (jusqu'alors traditionnelle, instrumentale) m'a attiré, relativement à ma propre approche artiste en matière de photographie.
J'ai cru comprendre en vous lisant que le génie de ce compositeur tenait plus de son intuition musicale (ou autrement dit de ce qu'il "reçoit"), qu'aux théories plus ou moins fumeuses qu'il élaborait pour faire asseoir ou légitimer ses créations.
Je crois que M. Stockausen était un musicien profondément inspiré et ayant un foi suffisante pour se lancer dans l'aventure de la création artistique.
Merci à vous M. Philippe Manoury.
Le 11 août 2009 à 18h37, par francis GEST
Vu sur Arte hommage à Merce Cunningham, lien avec tirages Yi King des pas chorégraphiques et des musiques de John Cage roratorio?, hier hommage à KHS, nous sommes gâtés, j'apprécie votre article érudit et j'aime aussi Arvo Pärt, Ligeti, et Reich (six Marimbas, differents trains). Quels génies audacieux et rebelles, n'est-ce pas un peu pléonastique ?

Merci de votre article
Cordialement

F.GEST
Le 20 mars 2008 à 14h50, par Suzanne Taillant
Merci pour cet article.
Je conserve précieusement un autre article de vous sur "l'état de la musique en temps réel".
J'ai également enregistré avant hier "Terra Ignota, in mémorian K. S...."
que ceux qui "dégoisent " sur Stockausen en le traitant "d'allumé" "continuent si ça leur chante.
Nous on respecte le compositeur.

Bien amicalement

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