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Com que voz de Stefano Gervasoni

Théâtre de la mémoire et de l'oubli

Com que voz est un travail fascinant autour du fado, une composition spatiale et labyrinthique où se recoupent divers plans, ou pans, temporels.

Fado et composition contemporaine s'équilibrent et s'affrontent ; Cristina Branco incarne et donne voix à l'absence qui est le coeur nostalgique du fado traditionnel, chant de la perte et de la mélancolie, chant du destin, du fatum. Les parties chantées par la fadista et le baryton Frank Wörner se succèdent sans se rencontrer. Dans ce sens il n'y a pas de dialogue, du moins pas au sens propre et évident du terme. Le duo traditionnel, à mi-temps, est une série de phrases commencées par l'un et finies par l'autre. L'un est le « tu » de l'autre, dans tous les sens du terme : à la fois destinataire possible et dépositaire de ce qui n'est pas dit, de ce qui peut-être ne peut se dire d'une traite, par un énonciateur unique. Entre les deux parties le dialogue est un mirage, une illusion de l'auditeur, mais dans la négation apparente de l'entente voulue par la composition s’épanouit néanmoins une complicité entre fadista et baryton, par exemple lorsque Cristina Branco, discrètement, corrige la prononciation en portugais de ce dernier. Par le travail sur les genres, les traditions, les langues (le compositeur Stefano Gervasoni a découvert le fado à Paris) se dessine une réflexion sur l'appropriation et la vocalité, sur le rapport des voix entre elles, aux instruments, aux langues dans lesquelles elles s'expriment. Peu à peu chacune des voix, chacun des genres semble conquérir chez l'autre d'infimes territoires. Les parties dissemblent et on ne sait qui des deux rêve l'autre. On ne peut que se laisser emporter par la tension d'une architecture qui s'étend : c'est non seulement un temps mais un espace qui est créé, réconciliant passé et présent, ouest et est - puisque la guitare portugaise existe avec le cymbalum d'Europe de l'Est. Cette coprésence crée une tension et un rapprochement géographique effectif - l'orient est là, il suffit d'y prêter l'oreille. Ainsi Com que voz est un travail de la désorientation - désorientation qui commença pour moi, auditrice, avec la plongée au coeur de la Casa da Música de Rem Koolhaas à Porto, étrange bâtiment vécu de façon plus onirique qu'euclidienne. On se laisse prendre avec un vif plaisir au jeu de cette désorientation, ludique et poignante à la fois. Com que voz suscite une véritable délectation du choc, de cette quasi-collision entre une musique populaire, émouvante, et une composition contemporaine. On ne sait qui des deux rêve l'autre, et on se laisse emporter dans une structure en abyme qui n'est pas sans suggérer les grandes constructions baroques, telle La Vie est un songe de Calderòn.

Pourtant les liens existent - s'ils préexistent ou s'ils adviennent est une question passionnante, qui met l'auditeur au centre de la création, dont il est le cœur. Car voilà qu’à l'écoute, les notes déliées de l'orchestre et du baryton, libres et construites par des blancs semblent trouver un écho dans le décrochement de voix, la halte propre à la phrase du fado - cette tension du chant traditionnel est soudain comme hantée par une valeur nouvelle de suspens, de pause. Inversement ce silence intime, chargé - silence qui est presque accident de la voix - insinue une émotion presque charnelle dans les blancs de la partie adverse. Peu à peu, comme par attraction, les deux parties semblent échanger leurs propriétés : l'émotion de la fadista empreint le baryton, tandis qu'une abstraction se glisse dans la voix si charnelle de Cristina Branco accompagnée du trio instrumental traditionnel portugais. Ainsi est révélée l'absence centrale au fado, absence qui est l'origine et le sujet du chant. Ce n'est pas le métissage mais le magnétisme qui donne à l'œuvre une cohésion : charges de particules, détails infimes qui passent, comme par attraction, d'un champ à l'autre - à moins bien sûr que la mémoire de l'auditeur ne soit l'architecte de ces ressemblances, mémoire qui travaille sans relâche, dans l'un, à se souvenir de l'autre.

Car Com que voz est un travail magistral sur la mémoire - mémoire des temps, d'une rencontre rêvée entre passé et présent. Le fado hante la musique contemporaine, puisqu'on se prend à trouver des échos, des similitudes qui par ailleurs relèvent davantage du vestige que de la ressemblance. Le recours à la musique électronique enrichit splendidement la composition de bruits de fond - sons capturés dans un tramway portugais, évoquant quelque salle des pas perdus où, parmi les fantômes, se donnerait la musique ; mais témoignant également de l'inscription de cette musique dans un quotidien dont elle émerge, et qu'elle assourdit et éclipse. Le jeu constant entre matérialité et immatériel, ici et ailleurs, entre le présent et son ombre, se noue ainsi avec humour et émotion, comme lorsque Cristina Branco est doublée par sa propre voix, devenant ainsi son propre écho, spectre vocal d'elle-même, entre disparition et prolongement - façon supplémentaire d'inscrire dans la présence physique et vocale du fado l'absence qui en est le motif. Ces échos, comme la rumeur qui se laisse entendre, inscrivent dans le champ d'attraction qu'est Com que voz « l'impureté de la perte [1] », impureté émouvante qui contribue à créer un espace musical et poétique propre à hanter longtemps l'auditeur.

Splendide tissage plutôt que métissage au sens traditionnel, Com que voz s’étend comme une toile - au sens propre, avec le déplacement d'un violoniste venant jouer dans la salle - jusqu'à envelopper l'auditeur dans son champ. L'intensité de l'œuvre, tenue d'un bout à l'autre entre intellect et émotion, a pour conséquence sa quasi-persistance auditive et rétinienne : une expérience mémorable, musicale mais également dramaturgique.

  1. Georges Didi-Huberman

Jakuta Alikavazovic
Publications : Histoires contre nature, Seuil, 2006 / Corps volatils, Seuil, 2007 (lauréate de la bourse écrivain 2007 de la fondation Jean-Luc Lagardère et de la bourse Goncourt du premier roman 2008).

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