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Voix verticales

Mutations of Matter

Le 7 juin 2008 sera présentée la première œuvre commune du compositeur Roque Rivas et de l'artiste plasticien Carlos Franklin. Cette création audio et visuelle a pu naître grâce à un programme commun mis en place par l'Ircam et Le Fresnoy, Studio national des arts contemporains. Pour en parler, nous avons choisi de proposer un reportage-entretien, qui s'est articulé autour de plusieurs rencontres avec les deux artistes. Nous avons demandé à Renaud Leblond [*], de suivre ces rencontres et le déroulement de l'œuvre pour nous livrer ses réactions.

© Carlos Franklin« La pièce se jouera sur une structure qui fait allusion à un bâtiment en construction ou aux tableaux de Hugh Ferris, lesquels ont inspiré des plans d'aménagement urbain à New York (...) La structure est un bâtiment qui en contient d'autres, comme les premières utopies des gratte-ciels. Les séquences feront des écrans des fenêtres ou des rues. Le spectateur sera dehors et dedans. » C'est en ces termes que Carlos Franklin et Roque Rivas décrivent l'aménagement de la scène où doit être jouée leur oeuvre Mutations of Matter. Cette structure verticale au fond de la salle est composée de deux écrans séparés (un petit d'une hauteur de 2,5 m et un grand de 4,5 m). Entre les deux, dans l'interstice, se tient l'ensemble vocal, cinq chanteurs et son directeur. Sur les écrans est projetée la vidéo, pendant que l'on entend la voix des chanteurs se mêler, ou laisser la place, à une composition électronique faite de voix et de sons.

Voies transversales

Scénographie particulière, pour une oeuvre particulière, qui sort des catégories artistiques traditionnelles. Œuvre hybride, on peut la décrire comme un environnement audiovisuel, ou plutôt comme une performance audio et visuelle, tant elle se situe à la jonction de deux formes d'expression artistique, l'art vidéo et la création musicale. Roque Rivas est Chilien, il est compositeur. Carlos Franklin est Colombien, il est artiste plasticien. Ils se sont rencontrés dans le cadre d'un programme mis en place par l'Ircam et Le Fresnoy. C'est de cette rencontre que naît cette oeuvre singulière, une oeuvre aux contours flous, transversale par excellence. « Cette transversalité m'a immédiatement séduit dans le projet de Rivas et Franklin » confie Renaud Leblond. « Je suis convaincu que la création nécessite des regards décalés et périphériques. Cela nécessite, en tout cas, de sortir des schémas habituels. Ce qu'il fallait c'était simplement laisser Rivas et Franklin défricher de nouveaux territoires, et cela très librement. »

Voie new-yorkaise

Le point de départ du projet a été, sans aucune doute, la lecture du livre de l'architecte urbaniste Rem Koolhas, New York délire, qui a amené Rivas et Franklin à prendre New York comme objet de leur création. Ce qui les intéressait c’était de récrire la ville en musique et en vidéo, en conservant plusieurs éléments majeurs: la simultanéité, la congestion, la surcharge... Mutations of Matter se construit, dans sa forme et son contenu, autour, sur et dans New York.

Ici il n'est pas question du New York de Broadway et des comédies musicales, mais d'un New York pré-Giuliani, d'un New York obscur et violent. « Ce qui m'a intéressé dans New York, c'est que c'est une ville très agressive. C'est peut-être la ville la plus agressive au monde, pas en termes de violences, mais en termes de vitesse, d'immédiateté, de non-lieu, de survie », explique Roque Rivas avant de faire sienne cette formule entendue dans un film de Paul Auster : « aujourd'hui tout le monde est en train de partir de NY, moi ça fait 35 ans que j'essaie de le faire ». Mais c'est aussi un New York imaginé autant qu'imaginaire. L'oeuvre de Rivas et Franklin se devait d'éviter le piège du simple documentaire, l'enjeu n'étant pas de dire ni de décrire New York, mais plus peut-être de l'imaginer, de la suggérer, d'en exprimer certains traits. C'est à ce titre que New York n'est pas le sujet de Mutations of Matter, mais bien son objet.

« Quand on a commencé à travailler, note Carlos Franklin, New York était pour nous deux une ville imaginaire et elle le reste encore. Nous ne sommes pas allés là-bas. Cela reste, quoi qu'il en soit, un travail sur le fantasme d'une ville. Comme je le dis souvent, nous sommes des touristes de Wikipedia. On connaît la ville, son plan, ses structures, ses mythes, ses imaginaires aussi, mais l'expérience réelle manque. »

Faut-il croire qu'aucune vérité ne ressort de cette œuvre ? Renaud Leblond n'en croit rien : « Ce qui est particulièrement intéressant et étonnant dans ce travail, c'est le décalage entre l'expérience de New York qu'ont, ou plutôt que n'ont pas, Rivas et Franklin, et qu'ils ne prétendent pas avoir, et la justesse avec laquelle ils ont ressenti, et font ressentir, New York. Je suis souvent amené à me rendre à New York, et depuis les événements du 11 septembre 2001, ou depuis la présentation des projets architecturaux imaginés pour remplacer les Twin Towers, les New-Yorkais s'interrogent constamment sur leur ville, sur la manière de l'habiter. Or cette confrontation entre les discours architecturaux et les paroles de ceux qui vivent à New York est au cœur de Mutations of Matter. »

© Carlos Franklin

Voix new-yorkaises

Car c'est bien de la confrontation de voix qu'il est question. L'œuvre met en scène, par couches successives, des voix, des paroles, des dits et des discours différents, contradictoires, distincts dans leur sonorité et leur rythme. Elle fonctionne comme une architecture, ou plutôt comme une anarchitecture de voix. Il y a les voix des chanteurs, mais aussi celles de New-Yorkais interviewés, enfin la voix des poètes, à travers la lecture de textes de Walt Whitman, Hart Crane ou Elisabeth Bishop. Il y a les voix en live et celles enregistrées et travaillées avec l'électronique.

Roque Rivas et Carlos Franklin opèrent par frottement des discours. D'un côté, ceux de cinq architectes qui ont bâti New York, Renzo Piano, Rem Koolhas, Frank Gehry, Jean Nouvel et Philip Johnson et, de l'autre, ceux des New-Yorkais, qui habitent ou ont habité la ville, qui la pratiquent et par-là la modifient. « Le cadre "théorique" du projet, explique Carlos Franklin, est constitué par des visions architecturales de New York et l'antagonisme du vécu quotidien.
Pendant la présentation de la pièce, vous allez voir et entendre toute une ambiance de la ville. On va mélanger des citations des grands architectes (ceux qui ont construit la ville de New York, qui l'ont façonnée à travers ses bâtiments, ses buildings et son urbanisme, des discours de pouvoir, rationnels, structurant l'espace de la ville et ses fonctions), avec des discours plus pulsionnels, spontanés, émanés par les endroits mêmes (des poèmes, les voix de personnes de la rue, celles de gens qui vivent à New York, et qui disent leur expérience d'habiter la ville même). On a vraiment deux à trois points de rencontre qui créent des profondeurs de la ville. »

Voie musicale

Pour Roque Rivas, l'enjeu est alors d'articuler l'ensemble de ces voix. Comment articuler ces différentes couches vocales, ces paroles de provenances diverses ? Comment les intégrer à une composition qui évite de tomber dans une simple compilation caricaturale ? Il s'inspire du modèle des Hörspiel, petites pièces de fictions radiophoniques, pour parvenir à développer une écriture vocale et musicale. « Parfois, il y a juste des textes lus, qui sont montés avec une notion rythmique musicale » souligne-t-il. Il lui faut également trouver les timbres justes, la sonorité requise. Ainsi pour le rôle du narrateur, qui synthétise les discours des architectes, Carlos Franklin et Roque Rivas ont-ils fait appel à un plasticien new-yorkais vivant à Bruxelles, Peter Downbrough. « Pour représenter New York je cherchais une voix smoky. Une voix qui, dans son timbre, est un mélange de voix afro-américaines, et des voix des fumeurs de cigare. » Cette voix a été enregistrée, puis travaillée par l'informatique. L'ensemble du discours étant reconstruit fragment par fragment. Il y a enfin des passages très rythmés dans lesquels les sons « drippent » littéralement, et qui viennent perturber les discours et les parlers, casser, rompre, fissurer leur linéarité, et donner in fine à la composition musicale un aspect particulièrement percutant qui rejaillit sur l'œuvre dans son ensemble. « J'ai récupéré certains aspects de diverses musiques populaires américaines, mais je les ai réinterprétés d'une façon plus contemporaine. Les choses sont souvent presque parlées et les mots sont comme expulsés. »

Voix visuelles

Pour Carlos Franklin, la question se pose en termes différents. Comment rendre visible cette confrontation des voix, ce frottement d'expériences ? « J'avais l'idée de manipuler le format de l'œuvre. Étant donnée l'horizontalité de la vidéo, la contrainte que je me suis imposé a été de travailler la verticalité. On a du coup une image beaucoup plus étroite, avec, bien entendu, le sentiment de se rapprocher du building. La seconde chose que j'ai souhaitée faire, et que me permettait la projection sur multi-écrans, c'est d'avoir des images à plusieurs niveaux ». Sur les deux écrans, parfois il y aura une seule image verticale, parfois deux images avec entre les deux une certaine relation de proximité ou d'antagonisme. Cela va créer, soit un effet d'anamorphose, dû à la séparation des écrans, soit de multiplicité et simultanéité (regarder vers le bas et le haut, ce qui est proche et ce qui est loin, un détail...). » Pour réaliser cette performance, Carlos Franklin a utilisé plusieurs types d'images, plusieurs sources. Il tourne dix jours à New York, en ramène des vidéos, des sons (ambiances sonores et interviews) et des photographies, tout un matériau qu'il retravaille. À ces éléments vient s'ajouter également un film réalisé en 1982 par Alain Fleisher, qui a cru au projet et lui a permis d'utiliser des images encore inédites de son documentaire. « C'est un côté de New York qui a disparu, des endroits qui ont complètement changé, qui ont été renouvelés, détruits, reconstruits... » commente Carlos Franklin.

Voie expérimentale

Dans cette œuvre à deux voix, à aucun moment la composition musicale ne prend le dessus sur la vidéo ni inversement. Il ne s'agit ni d'un documentaire, avec bande-son, ni d'un clip. La musique n'y est jamais au service de l'image pas plus que l'image n'y est au service de la musique. L'œuvre a été écrite en commun, réécrite constamment par les deux artistes. « Ce n'est pas une simple pièce musicale, résume Roque Rivas. C'est un travail expérimental dans lequel on a cherché à introduire des éléments qui renvoient à une sensibilité cinématographique, et des éléments qui renvoient à une sensibilité musicale. On a essayé de créer un environnement visuel et sonore. » Reste alors, selon Renaud Leblond, à présenter cette œuvre à un public new-yorkais, « pour confronter les imaginaires, les vécus, et voir quelle en sera sa réception. Puisque Mutations of Matter est une œuvre qui se développe autour de la notion même de confrontation, je serai très curieux d'assister à cette toute dernière rencontre. Ce serait passionnant ». New York est une ville, une icône urbaine, qui ne cesse de se nourrir des imaginaires qu'elle suscite.

[*] Directeur de la Fondation Jean-Luc Lagardère qui a soutenu ce projet.

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