AccueilDossiersL'icône, la voix > Byzance et Babel <

Byzance et Babel

Entretien avec Marie-José Mondzain

Spécialiste de l'économie de l'image, Marie José-Mondzain s'est notamment intéressée à la signification des icônes et à l'iconoclasme depuis la période byzantine. Dans l'entretien qu'elle nous a accordé, elle revient plus précisément sur la présence de la voix dans l'icône et esquisse une réflexion sur la séparation comme constitutive de la création.

La voix qui nomme, la voix qui désigne

« L'un des arguments majeurs de l'iconoclasme était : tu n'as pas le droit d'appeler Christ ce que tu as figuré sur la planche. Cette icône, ce n'est pas lui. Son image n'a pas le droit au nom. Dès lors, toute l'argumentation en retour de l'iconophilie, qui est d'une grande subtilité, consista justement à légitimer l'usage du nom. La figure iconique a droit au même nom que son modèle, par l'effet d'une opération homonymique. Des choses hétérogènes, qui ne partagent rien, ni du point de vue de la substance, ni de la présence, ni de la réalité, ni même de la ressemblance réelle avec le modèle, partagent le nom, elles ne partagent même que le nom. Le débat concerne donc la signification de la présence du nom, et les modalités disciplinaires de l'inscription du nom dans l'icône car il y a obligation de cette inscription. Non seulement il y a légitimité à donner le même nom, mais il faut écrire le nom pour soutenir cette légitimité. Quelque chose dans le visible doit rendre visible le vestige, ou la trace, ou encore le témoignage de cette homonymie.

L'inscription du nom dans l'icône est la conséquence et non la cause de l'homonymie. C'est parce qu'elle a droit au même nom qu'on doit écrire et rendre visible le nom. Quelle est la cause de cette inscription du nom ? À quels textes les Pères se référaient-ils pour justifier cette légitimité de l'homonymie ? Ce sont les textes qui parlent de la voix. Plus précisément, ceux qui disent que c'est la voix du Père, et le Père en tant que voix, en tant que souffle, qui, se faisant logos, se fait en même temps et voir et entendre. La tradition veut qu'il se soit fait entendre, non seulement des Hébreux, mais aussi par une parole publiquement attestée. Cette parole publique se manifeste dans le texte au moment du baptême du Christ. La voix du Père désigne à tous les témoins du baptême Celui qu'il montre et légitime. La voix se porte garante, garantit la relation filiale en disant "celui-ci est mon fils". C'est d'avoir fait entendre cette désignation et cette filiation, qui fait du Fils l'image, l'image du Père. Puisque le fils est l'image du Père, identique au Père, il a droit au nom du Père dont le nom de Fils est celui de son image. Le nom du Christ est le nom du Père quand il devient visible ; or l'icône le rend visible donc l'icône porte le même nom. "Image de" et "fils de" sont synonymes, l'image et son modèle sont homonymes.

Par la suite, avec la construction de la théologie trinitaire, le nom du fils va désigner, en même temps, la substance du Père et son image. Le Père et son image partageant le même nom, mais plus encore, sont identiques substantiellement. Ils ont non seulement le même nom dans l'image, donc visiblement, mais ils sont consubstantiels invisiblement. Quand les hommes vont faire des images, ils vont se retirer par leurs gestes et leurs fabrications du champ de la consubstantialité invisible, mais ils héritent d'une transmission, celle du nom. Quand on fait des icônes, des images artificielles faites de main d'homme, ces images ne partagent pas la substance mais partagent le nom. Pour que ce nom soit partagé, il faut que la légitimation par la voix soit active à l'intérieur du visible, que dans le silence de l’ icône se manifeste quelque chose qui relève du registre de la voix. La trace visible de la voix du Père va être l'inscription du nom. Celle-ci va être donnée à la lecture et va permettre aux fidèles de nommer ce qu'ils voient du même nom que ce qu'ils ne voient pas. C'est bien là le fils de Dieu. C'est bien Dieu, mais ce n'est pas lui. On ne peut substantiellement confondre Dieu et l'icône, mais ce que l'icône fait "entendre" est bien sa voix. »

Voix incarnée

« Qu'est-ce que fait entendre l'icône ?
C'est la question de l'incarnation par la voix. Le phénomène même de l'incarnation est le fait de la voix. Pour cela il faut remonter à l'annonciation. Comment s'est opérée l'incarnation ? À quel moment a-t-elle lieu ? Au moment où une voix se déplace, traverse l'espace et vient faire ce que l'on appelle l'annonce, l'annonciation. La voix qui parle à la mère, c'est la voix qui féconde. C'est une voix qui vient annoncer. Celle qui procrée, celle qui devient porteuse de l'image, a écouté. Elle l'apprend par l'oreille. L'annonce est le mode sur lequel quelque chose vient s'installer en elle, dont elle ne prend connaissance que par l'annonce qui lui en est faite.

L'incarnation se fait par la voix. L'incarnation dans le corps de la mère par la voix de l'annonce, la reconnaissance de la légitimité de la filiation par la voix du Père au moment du baptême, voilà comment l'image prend Père et Mère par l'effet de deux voix qui accomplissent deux opérations : l'une produisant ce phénomène étrange qui s'appelle s'incarner, c'est-à-dire devenir image dans l'espace d'un corps, lover l'infini dans un corps fini, l'autre, l'homonymie dans le visible des consubstantiels invisibles. »

L'image et l'écart

« Le souci qui habite l'image, et qui et qui doit habiter toute personne qui en produit, c'est le respect de l'écart irréductible d'une image avec ce à quoi elle renvoie, qui n'est pas nécessairement un modèle réel. Mais plus encore, non seulement l'image est en écart, mais l'image est l'opérateur de tous les écarts. Toute image est un opérateur de séparation. Non seulement l'image est séparée, mais il n'y a de séparation que grâce à l'image. L'expérience de l'image n'est autre que celle de la séparation. La grande force de l'iconophilie, c'est d'avoir saisi qu'une image est un opérateur de séparation, et qu'à partir du moment où elle est utilisée comme opérateur de fusion, elle devient idole, elle devient objet de consommation.

L'icône est une surface de réverbération. Elle est pensée comme réverbération, c'est-à-dire comme surface de retour. La réverbération, c'est le verbe qui fait retour. Et, si la voix peut venir s'y faire reconnaître, si elle peut s'y faire entendre, c'est parce qu'elle est un écho dans le miroir de l'image. Ce que l'on voit renvoie du son. L'icône est le lieu de l'adresse et du renvoi. De ce point de vue, elle se distingue des constructions iconiques occidentales plus tardives qui invitent à la plongée, à la traversée, qui englobent le voyant. L'écart iconique n'a rien à voir avec la distance perspectiviste. L'absence de perspective ou perspective inversée permet de faire voir ce basculement du regard renvoyé à lui-même.

Mais au fur et à mesure que des icônes vont se déployer dans le monde oriental, et notamment à partir du 17e siècle jusqu'au 19e siècle elles évoluent. On va trouver de plus en plus d'icônes dans lesquelles on voit de la perspective, du modelé, du relief, bref dans lesquelles du réalisme s'infiltre pour accompagner une religiosité plus émotive et plus sensuelle. Les icônes deviennent alors, loin de leur statut originel, des objets d'adoration quasi talismanique. Ce sont des objets faits pour être manipulés, pour avoir des effets, pour produire des miracles. Elles agissent dans une surabondance de présence. Quand une icône se met à pleurer, à saigner, l'image prend corps et incorpore le croyant,
alors que l'incarnation n'est justement pas un phénomène corporel, mais phénomène charnel et imaginal. À partir du moment où les icônes se construisent et se conduisent comme des corps, on retrouve les processus de fétichisation et de croyance animiste dénoncée par les adversaires millémaires de l'idolâtrie. »

Babil et langue universelle

« Dans mon dernier livre, j'ai consacré un chapitre à ce que j'appelle la langue du spectateur, en reprenant les Épîtres de Paul sur la question de la voix et de la langue.

Comment le monde hébraïque a-t-il géré la question de la voix et de la langue ? Dans le récit de la tour de Babel notamment. C'est le moment où la confusion des langues introduit l'obligation de séparer, de séparer les hommes en séparant les langues. Il faut donc impérativement pour produire de l'humanité, dans l'ordre du sonore et de la voix qu'il y ait un opérateur de séparation. Babel est associé au babil, à ces babillements semblables à ceux des oiseaux auxquels on n'accorde pas de sens. La séparation dont il est question ici, selon moi, c'est la séparation avec la langue de la mère et du bébé. Il ne faut plus que l'enfant parle la langue de la mère, la langue babélienne, le babil du nourrisson non encore séparé. La séparation imposée à Babel fait pendant à la séparation exigée avec l'image: il faut de la dissemblance et du séparé aussi dans le sonore, également, faute de quoi on reste dans la confusion et la fusion de toute idolâtrie.

Qu'on fait les chrétiens du côté du sonore, eux qui ont renoué avec l'image ? Ils ont inventé la Pentecôte. Ainsi ils ont construit une fiction efficace selon laquelle il est possible de s'adresser au monde entier : ceux qui ne parlent pas la langue de ceux à qui ils s'adressent, se font quand même comprendre de tous et chacun l'entend dans sa propre langue. Mais alors quelle est cette langue ? Qu'est-ce que c'est que cette langue dispensée par le Saint-Esprit ?

Or, même si la Pentecôte est une invention post-paulinienne, on trouve chez Paul des réflexions qui préparent cette construction imaginaire de la parole. Il y a chez Paul des réflexions tout à fait passionnantes sur la question de la voix, phônè, sur la façon dont le nouveau croyant va parler, des réflexions sur la langue que l'on doit utiliser pour se faire comprendre universellement. Il y a un moment où Paul s'inquiète, s'interroge sur ce que c'est que le sonore, sur ce que devient le signifiant sonore dans la profération de son message ; il se demande dans quelle langue il faut parler au monde entier pour se faire comprendre du monde entier. On sent en lui une sorte d'hésitation critique qui concerne la relation du logos à la grâce et à la poésie. Il écrit aux Corinthiens en grec. Mais dans la mesure où il veut s'adresser au monde entier, la langue des Corinthiens est limitée. Mais c'est en grec qu'il veut sensibiliser son auditoire corinthien à l'universalité du message dans sa forme même. Il se pose la question du régime sonore, de la musicalité, et d'une certaine façon de la manière de faire résonner son corps et de laisser son corps être traversé par le souffle de l'esprit. Le corps devient instrument de musique. Mais en même temps cette expressivité libre du corps l'inquiète. Il a peur de la transe et du charisme incontrôlé qui relèvent de l'expérience individuelle, voire mystique. En rester à la langue de l'amour - le corps devenant une sorte de cymbale divine - c'est prendre le risque de ne convaincre personne et de passer en public plutôt pour un fou. La transe, la langue charismatique du possédé, le rapport singulier d'un sujet, sonore, intime, avec la divinité ne peut pas prétendre à l'universalité ni par conséquent produire du lien institutionnel. Il faut que la langue de l'amour soit en même temps la langue du logos. Il ne fournit pas de réponse face à cette tension. Mais c'est dans son sillage et non dans ses lettres qu'arrivent les conclusions tardives : la langue universelle sera l'image, espéranto moins convulsif que l'affect sonore dont il perd le contrôle. La langue iconique de la chair possède une universalité instituante que ne saurait avoir la langue du corps. »

De la création comme séparation

« À partir du moment où il y a un geste de création, se produit une mise en crise de l'irréductible. C'est la mise en œuvre de ce qui excède l'objet. Il s'agit de tenir bon et de ne pas céder sur le régime de la séparation : la création est un exercice de désajustement où tous les régimes du sensible se débordent les uns les autres pour maintenir l'indétermination essentielle du phénomène esthétique, de la situation sensible du spectateur. Pour que de la liberté soit sans cesse offerte, il faut qu'une impossibilité de clore la forme sur son sens, sur un sens, soit préservée.

Le désajustement du geste d'art, son inadéquation constituante m'a conduit à m'intéresser au montage au cinéma. Le montage travaille sur la discontinuité et la mise en contact de l'hétérogène, du distinct, du désajusté dans le temps ou dans l'espace. Le site du contact est-il une zone et de quelle nature pourrait être cette zone ? De quelle nature est l'écart ? Comment qualifier ce qui sépare ? Est-ce forcément quelque chose de même nature que le séparé ? Nécessairement non, ce qui sépare ne peut appartenir au séparé. Ce qui met les espaces en écart n'est pas de même nature que l'espace. C'est du temps. Et ce qui met les temporalités en écart, n'est pas de l'ordre du temps, c'est de
l'espace. La mise en spectacle ou le travail de mise en scène consistent précisément à faire jouer sans arrêt l'hétérogénéité de ce qui sépare avec ce qui est séparé. L'image n'appartient ni à l'espace ni au temps mais procède de chacun d'eux pour constituer le site des écarts dialectiques entre eux. C'est sans doute ainsi qu'il faut aussi comprendre l'icône, comme un montage entre le visuel et le sonore par la voie de cette zone d'indétermination qu'est l'image où se croisent l'invisible et le silence. »

Marie-José Mondzain
Philosophe et écrivain. Directrice de recherches au CNRS. Auteur notamment de Image, icône, économie. Les sources byzantines de l'imaginaire contemporain, Seuil, 1998 / L'Image peut-elle tuer ?, Bayard, 2002 / Le Commerce des regards, Seuil, 2003.
Dernière publication
Homo spectator, Bayard, 2007.

Commentaires

Aucun commentaire n'a été soumis pour cet article.

Commenter cet article

Les commentaires sont modérés. Ils n'apparaîtront pas sur ce site tant qu'ils n'auront pas été approuvés.
Prénom *
Nom *
Email *  ne sera pas rendu public
Veuillez entrer ici le mot ou le nombre tel qu'il apparaît dans l'image. Ceci vise à prévenir les abus.*.Si vous ne pouvez lire toutes les lettres ou chiffres, cliquez ici. Image CAPTCHA pour prévenir l'utilisation abusive
Commentaire *