AccueilDu studio à la scène > Une bonne musique plutôt qu'un discours vain <

Une bonne musique plutôt qu'un discours vain

Entretien avec Lisa Randall

Lorsque le compositeur Hèctor Parra lui propose d'écrire le livret de son nouvel opéra, Hypermusic Prologue, commande de l'Ircam créée dans le cadre du festival Agora 2009, Lisa Randall, professeur de physique des particules et de cosmologie à Harvard, n'a ni bagage musical ni connaissance particulière de la scène contemporaine. Retour sur une expérience au cœur de la création made in Ircam.

Quelle a été votre première réaction quand Hèctor vous a contactée ?

Le projet m'a aussitôt séduite par son originalité étonnante et son potentiel. J'avais du mal à imaginer comment réunir autant de concepts aussi pointus au sein d'une trame narrative unique, mais cette idée de vulgarisation scientifique d'un nouveau genre m'a d'emblée exaltée.

Hèctor a justement découvert votre travail au travers d'un ouvrage de vulgarisation... Votre première intention était-elle de l'adapter à la scène ?

Le livre traite de la théorie des cordes (ndlr : théorie physique unificatrice, visant à expliquer toutes les interactions fortes et faibles qui régissent l'univers), de cosmologie branaire et de ses dimensions spatiales supplémentaires (ndlr : dont la théorie suppose l'existence, s'ajoutant à nos trois dimensions traditionnelles) : qu'arriverait-il si l'on parvenait à s'y mouvoir, quels effets cela aurait-il sur nos perceptions... Le livre seul m'a toutefois rapidement paru insuffisant à fournir la matière d'une véritable intrigue. Bien que vulgarisé, le discours scientifique y a assez peu de rapport avec un opéra.

Pensiez-vous subordonner le langage musical à la structure générale de la théorie physique ?

Ce n'est pas tant une question de langage musical que d'injecter de nouvelles idées, qu'elles soient scientifiques ou philosophiques, dans la musique pour enrichir le processus artistique et se donner de nouveaux moyens de composer. Nous avons donc pris le parti de planter le décor de l'opéra dans le contexte de la théorie des cordes, dans l'univers qu'elle décrit. L'aspect scientifique de l'intrigue - le voyage qu'entreprend le personnage féminin, en dehors de notre univers tridimensionnel - m'a ainsi fourni de nombreuses métaphores pour décrire à la fois son état psychologique et la relation agitée qu'elle a avec son amant, tout en dessinant les contours sensuels de la partition. Hèctor tirant directement son inspiration de la théorie, sa musique reflète, non pas, comme dans l'opéra traditionnel, les sentiments des personnages, mais l'expérience physique de l'univers extradimensionnel - d'une manière beaucoup plus éloquente, je crois, que tous les mots savants.

En tant que scientifique, vous êtes-vous intéressée au travail des chercheurs de l'Ircam et aux outils informatiques développés pour le projet ?

Ce n'était pas le propos. Ce n'était pas un projet scientifique, nous n'étions pas en train de concevoir un modèle du phénomène. Je n'ai donc pas voulu entrer dans les processus informatiques. Il s'agissait de faire une œuvre d'art et de donner à Hèctor l'occasion de composer la musique qu'il imaginait - et, de ce point de vue, c'est une réussite.
Ma seule intervention a concerné les métaphores musicales, pour en préciser les idées-clé et suggérer le plus clairement possible les effets des dimensions spatiales supplémentaires sur notre réalité physique. Par exemple, la femme s'étant embarquée seule dans son voyage extradimensionnel, un contraste tangible était nécessaire entre le traitement de sa voix (seule affectée par les phénomènes physiques) et de celle de son amant (bloqué dans nos trois dimensions).

Avez-vous des regrets dans la manière dont vous avez mené le projet ?

Oui : la pièce, telle que présentée à Paris en juin dernier, ne fonctionnait manifestement pas parfaitement, malgré de très beaux moments musicaux. Peut-être aurais-je dû davantage me battre pour défendre ma vision. C'était ma première expérience dans le monde musical et je n'avais aucune idée des contraintes, formelles ou autres. Je me suis donc fiée à mes collaborateurs, m'écartant parfois de ce que mes instincts me dictaient. Personnellement, je ne souhaitais pas saturer autant le livret de contenu théorique, c'était une volonté d'Hèctor. Je savais que c'était trop abstrait, trop exigeant, et trop long : on perdait l'intrigue de vue. Si l'expérience m'a donné raison, cela nous a cependant permis de voir jusqu'où on pouvait aller.

L'avez-vous repris depuis la création, pour les futures représentations ?

Énormément. D'abord, nous avons réduit et épuré l'aspect théorique en donnant plus de consistance à l'intrigue, qui est à présent plus facile à suivre. Le ton est plus poétique, les images plus claires - nul besoin de mots jargonnants. Il reste encore un passage consacré aux mathématiques à la fin de la pièce, mais sa non-compréhension n'est pas dramatique.
Le texte est plus explicite. On comprend mieux que la femme est à la fois scientifique et compositrice - un détail qui s'était perdu dans la première version et qui avait néanmoins son importance pour le déroulement de l'intrigue, mais aussi pour éviter le malheureux amalgame qui a été fait entre elle et moi. Tout est ainsi plus clair et cohérent, et permet d'amener un véritable dénouement.
De son côté, Hèctor a modifié la partition afin de signifier plus nettement le hiatus dimensionnel entre le baryton et la soprano.

Que retirez-vous de l'expérience ?

J'ai pu travailler ma prose, habituellement plus académique, pour l'adapter à la musique d'Hèctor, et je me suis familiarisée avec la scène – et avec l'immense travail collectif qu'elle suppose. Avec Matthew Ritchie, j'ai appris à penser la dimension visuelle du spectacle - comprendre et anticiper les contraintes de la scène pour mieux faire passer mes idées. Garder jusqu'au bout une pensée globale est un véritable défi.

Si c'était à refaire, comment vous y prendriez-vous ?

Nous prendrons davantage de temps pour mieux coordonner le travail collectif. Je n'ai découvert la pièce achevée que quelques jours avant la création et la lourdeur des processus informatiques ne nous a pas permis de l'ajuster autant que nous l'aurions voulu.

Cette expérience a-t-elle enrichi vos travaux de chercheur ?

Ce serait formidable, n'est-ce pas ? Mais non. Ce ne fut pour moi qu'un premier pas dans le monde des arts. Toutefois, j'ai découvert en l'opéra un excellent moyen de vulgarisation scientifique, aspect essentiel de mon métier à mes yeux. Cela seul suffirait à faire de l'expérience un succès, même si l'ouvrage n'est finalement qu'une mise en appétit.

Comment, selon vous, l'art et la science se complètent-ils ?

Science et art sont deux outils - chacun incomplet - de compréhension du réel et d'exploration de ce qui dépasse nos perceptions. Cela dit, ce sont deux approches radicalement différentes l'une de l'autre. En science, si une théorie ne tient pas la confrontation avec le réel, elle est fausse. En art, la beauté se suffit à elle-même - et à l'appréciation de l'œuvre.

Pensez-vous que l'un des objets de l'art devrait être de refléter le réel tel que la science nous le décrit  ?

Sans aller jusqu'à dire que la science devrait servir de sujet à l'art, l'art peut être enrichi, et même embelli, par certaines idées, qu'elles viennent des sciences ou de tout autre domaine du savoir. Et c'est bien sûr un excellent moyen de véhiculer ces mêmes idées, une opportunité dont on doit se saisir pour essayer d'aller plus loin.
J'étais très contente de mon sous-titre Projective Opera - un opéra qui serait autant la projection d'un univers à plus de trois dimensions (projection mathématique), qu'une projection dans le futur (en termes d'enseignement et de maturité) et une projection de concepts de physique théorique (injecter des idées neuves dans le genre plusieurs fois centenaire de l'opéra). Dans le cas d'Hypermusic Prologue, le discours scientifique est à la fois explication et métaphore de notre quotidien.

Seriez-vous tentée par l'écriture d'un autre opéra ?

Volontiers !

Jérémie Szpirglas
Journaliste.
Lisa Randall
Physicienne, professeur à l'université de Harvard. Elle est l'auteur du livret d'Hypermusic Prologue.