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4'33" un tube absolu

Dans ce texte écrit pour la rencontre organisée par l'Ircam et le Centre Pompidou en mars 2010 autour de l'œuvre la plus célèbre de John Cage, le philosophe Peter Szendy propose un étonnant portrait chinois littéraire, renvoyant 4'33" à la Joséphine de Kafka.

1.

On pourrait être tenté de faire, avec 4'33", une expérience semblable, au moins dans sa forme, à celle proposée par Arthur Danto dans les premières pages de La Transfiguration du banal, en 1981. Le point de départ de Danto, c'était en effet un bref fragment de Kierkegaard, dans Ou bien... ou bien..., où l'on pouvait lire l'évocation de « l'œuvre de cet artiste qui devait peindre le passage de la mer Rouge par les Juifs et peignit à cette fin tout le mur en rouge ; il expliqua que les Juifs étaient déjà de l'autre côté et que les Égyptiens s'étaient noyés ». À ce monochrome rouge, Danto en ajoute d'autres, pour former une série imaginaire dans laquelle aurait pu figurer telle illustration de l'Album Primo-Avrilesque composé par Alphonse Allais en 1897, intitulée Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge. Si Allais est aussi l'auteur de la toute blanche Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige, c'est toutefois sa silencieuse Marche funèbre composée pour les funérailles d'un grand homme sourd, une partition faite de mesures vides, qui pourrait servir d'ouverture à une série analogue à celle de Danto, mais dont la raison serait le silence.

On pourrait y inscrire tel poème de Christian Morgenstern, tiré d'un recueil de 1905 et intitulé Fisches Nachtgesang, « chant nocturne du poisson », que le dadaïste Raoul Hausmann décrivait comme étant composé « exclusivement de signes métriques ». C'est aussi le cas, en 1919, du troisième mouvement, intitulé In futurum, des Fünf Pittoresken d'Erwin Schulhoff, ce compositeur qui se considérait lui-même comme Überdada ou Musikdada. À y regarder de près, In futurum fourmille d'intentions, d'expressions, de phrases et d'antiphrases. Même si l'on prend l'indication initiale, con espressione e sentimento, comme une parodie, il reste que les nombreuses ponctuations qui scandent les pauses, demi-pauses, soupirs et autres, ces points d'exclamation, ces points d'interrogation et points d'orgue conduisent bel et bien à phraser le silence, qui d'ailleurs mime volontiers, dans sa mutique, des rythmes syncopés de ragtime. Bref, In futurum est plutôt tourné vers le passé, un passé qu'il s'agit de mettre sens dessus dessous, comme ces portées qui placent la clef de sol sous la clef de fa. In futurum, sorte de blague ou de Witz, est encore un geste expressif de renversement des clichés, ce que 4'33" n'est sans doute pas, ou plus.

4'33", pour Cage, c'était tout sauf une blague (« I didn't wish it to appear as... a joke », disait-il). On a souvent rappelé l'influence qu'eurent sur lui les White Paintings de Rauschenberg, en 1951, un an avant sa propre pièce silencieuse. Mais il ne faudrait pas oublier que, pour Cage, l'idée de 4'33" avait surtout, et peut-être avant tout, une profonde affinité avec ce qu'on appellerait en français un tube. Ainsi pouvait-il déclarer en 1948, dans A Composer's Confession : « J'ai plusieurs désirs nouveaux [...] : d'abord, de composer une pièce faite d'un silence ininterrompu, et de la vendre à la compagnie Muzak. Elle durera 4 minutes et demi, car telles sont les durées standard de la musique "en boîte", et son titre sera Silent Prayer. »

Loin de prétendre renverser les topoi de la musique, cette prière silencieuse serait plutôt l'espace - l'espace de temps - prêt à les accueillir infiniment, sorte de lieu commun des lieux communs. Aux clichés, elle dirait d'avance oui, allant jusqu'à en épouser la forme même, la temporalité normée de la musique en conserve.

Face à cette idée du cliché musical pur, 4'33", tel que nous le connaissons, sera finalement une sorte de compromis. Un silence non pas ininterrompu, mais au bout du compte phrasé, ponctué ou scandé malgré tout en trois mouvements, comme un tube qui voudrait quand même garder quelque chose de l'articulation d'un récital classique.

2.

Le compositeur György Kurtág raconte comment, après avoir rencontré Cage en 1986 en Hongrie, il tomba sur lui à nouveau, l'année suivante, à Zurich : « Il était debout dans le hall de l'Opéra. Je vins vers lui et lui dit mon nom : Kurtág. À quoi Cage répondit : Guten Tag ! Moi : Je suis Kurtág. Lui : Guten Tag ! » Kurtág, alors, s'éloigna, tandis que Cage lui disait bye-bye.

Qu'est-ce qui nous fait sourire, qu'est-ce qui nous émeut aussi, dans cette saynète ? Qu'est-ce qui en fait, comme le dit Kurtág lui-même, « quelque chose comme une composition » ? Cage y apparaît comme infiniment accueillant et infiniment indifférent. À l'arrivant, à qui que ce soit, il répète comme en écho son salut de bienvenue, Guten Tag, mais il dit tout aussi volontiers : au revoir, bye-bye. Tel que le souvenir de Kurtág le met en scène, Cage n'est pas loin d'apparaître comme une allégorie, comme une prosopopée de sa propre pièce, 4'33". Tout se passe comme si, en effet, c'était 4'33" elle-même qui, quoi qu'il arrive, à tout ce qui et à tous ceux qui arrivent, disait bonjour, venez, je ne vous connais pas mais je vous accueille, salut, adieu, vous partez déjà, revenez quand vous voulez...

Cette hospitalité infinie, 4'33" la partage avec les lieux communs en général, et avec les clichés musicaux en particulier, avec cette musique en boîte, cette canned music qui participe tellement du fond de notre paysage sonore que l'on n'y prête guère attention. 4'33" a non seulement la forme - la durée standard - mais aussi l'interchangeabilité de ces airs qui, comme ça, l'air de rien, dans l'indifférence de leur banalité, sont toujours prêts à recevoir ce qu'on voudra bien y projeter, ouverts qu'ils sont à tous et à tout. Comme le suggérait du reste Cage lui-même en évoquant la possibilité de vendre sa silencieuse prière à la compagnie Muzak, c'est donc à la croisée du banal et du singulier qu'il faut prêter l'oreille à l'événement de 4'33". Aussi dirais-je, pour jouer le jeu du portrait chinois, que si 4'33" était un personnage littéraire, ce serait sans doute Joséphine. Joséphine, oui, telle que l'a imaginée Kafka dans sa petite nouvelle, Joséphine la cantatrice ou le peuple des souris.

Joséphine, avec ce que Kafka appelle son néant de voix, son rien quant à la voix, dieses Nichts an Stimme, est en effet singulièrement banale : ses concerts, qui sont chaque fois des événements inouïs pour le peuple affairé et amusique des souris, ses concerts ne donnent pourtant à entendre rien d'autre qu'un chant qui, « en tant que chant, als Gesang, ne représente rien d'extraordinaire, nichts Ausserordentliches ». Ou qui n'est peut-être même pas un chant : « Est-ce vraiment du chant, ist es denn überhaupt Gesang ? », demande en effet le narrateur de la nouvelle, avant d'avouer que « Joséphine ne chante pas mais ne fait que siffler », comme le font communément toutes les autres souris ; et « peut-être », ajoute-t-il, ne dépasse-t-elle même pas « les limites du sifflement usuel », commun aux souris en général. Un sifflement, donc, que nul ne songerait « à faire passer pour de l'art, als Kunst auszugeben », et que tous pratiquent « sans le remarquer ».

Mais il n'est même pas sûr qu'elle siffle, au bout du compte, la Joséphine. Car lorsque le narrateur se demande à la fin de la nouvelle, après la disparition de Joséphine, « comment les assemblées [des souris] seront-elles possibles dans un silence total ? », il remarque aussitôt : « À vrai dire, n'étaient-elles pas silencieuses aussi avec Joséphine ? Son sifflement réel était-il notablement plus sonore et plus vivant que sera son souvenir ? De son vivant déjà, était-il plus, après tout, qu'un simple souvenir ? »

Si Joséphine était donc un néant de voix - ce qui est tout autre chose que la voix du néant, 4'33" est peut-être l'air de rien. Un chant aphone qui, sans en avoir l'air, pourrait devenir l'hymne de l'exceptionnelle banalité. Un tube absolu.

Peter Szendy
Philosophe et musicologue, son dernier ouvrage s'intitule Tubes. La Philosophie dans le juke-box (Les Éditions de Minuit, 2008).

Commentaires

Le 02 novembre 2012 à 08h38, par Jennah Jennah
Your article was excellent and erudite

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