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Un design par hypothèses

Entretien avec matali crasset

Designer industrielle de formation, matali crasset s'est imposée depuis plusieurs années comme une créatrice de tout premier plan, dont les œuvres sont exposées dans les plus grands musées internationaux. Dans cet entretien, elle définit sa manière de travailler, un travail par hypothèses, dans lequel les valeurs et la recherche de nouvelles logiques jouent un rôle plus important que la réalisation à proprement parler des objets.

Design, designer : une pratique, une hypothèse

Le terme « designer » sans autre qualification n'existe pas. On a emprunté ce mot à l'anglais, mais il faudrait le qualifier. Ce qui m'importe néanmoins, c'est ce que l'on fait et dans quel contexte. J'essaie d'avoir une approche globale : à partir d'une matière, je vais extraire certaines parties et les concrétiser différemment en fonction du contexte.
À l'origine, je suis designer industriel. C'est ce que j'ai appris, mon corps de métier. Très rapidement les gens m'ont interrogée plus largement sur des questions ayant trait à l'espace. Quand je traite l'objet, je traite l'espace. Il y avait donc une logique assez évidente dans mon travail qui a fait que, petit à petit, ma pratique s'est diversifiée. Cela m'a entraînée vers un ensemble de collaborations qui, de fait, s'éloignent du design à proprement parler. C'est le cas, lorsque l'artiste Peter Halley m'a proposé de faire une exposition avec lui. Ces interventions, hors du périmètre du design, n'étaient pas volontaires, mais sont venues au fur et à mesure, parce j'ai fait l'effort de clarifier une démarche qui a pu ensuite s'appliquer dans différents domaines.

Cette démarche, comment la définir ? Je ne suis pas particulièrement intéressée par les objets et les espaces, même si cela peut paraître un peu surprenant, mais plus par la vie que procurent les espaces et les objets. Je considère mon travail comme de l'anthropologie appliquée. C'est d'ailleurs la définition qu'a donnée Marc Augier du design. Ma source d'inspiration est : comment on vit. En voyageant je vois les différentes façons de vivre. J'emmagasine tout cela et j'essaie de le faire ressortir sous la forme d'un projet, c'est-à-dire sous la forme d'un objet tout simple ou d'un espace. Je tente de trouver et d'explorer de nouvelles logiques. Le savoir-faire du designer industriel a beaucoup été utilisé au siècle dernier pour standardiser. Il me semble qu'on pourrait aujourd'hui l'utiliser pour donner du relief à la vie, pour redonner plein de diversité. Il me semble que, peu à peu, on entre dans une période où le designer n'est pas simplement là pour standardiser, mais plutôt pour concevoir des concepts. Là, on rejoint la question du prototype. C'est une pratique participative. Une fois que j'ai imaginé le concept, et en fonction du contexte et des partenaires, je vais pousser plus ou moins le curseur pour obtenir un objet, un espace ou un projet expérimental.

Hypothèses

Another logic of eating ritual, 2008. Rabih Hage Gallery - Londres © Marcus Peel, Courtesy Rabih Hage Gallery

Parallèlement à cette pratique quotidienne, j'essaie de mettre en place une pratique de recherche. On me demande beaucoup d'exposer dans des galeries et musées. Pour ça, j'ai pris le parti de ne pas montrer d'objets industriels. Dans un musée, on vient chercher autre chose que le regard d'une succession d'objets qui existent en magasins. Donc je cherche davantage à travailler au niveau de la démarche, d'une visualisation. Il me semble qu'on a le devoir en tant que designer de clarifier, de visualiser les choses émergentes de notre temps et, si possible, d'en proposer une certaine matérialisation qui n'est pas définitive mais qui fonctionne juste comme une hypothèse. Il y a là un parallèle avec la notion de prototype.

L'hypothèse Another logic of... a été imaginée pour une exposition en Angleterre. Une galerie m'a proposé de travailler un nouveau projet. Je l'ai formalisé d'abord par un espace. C'est une espèce de maison avec comme une peau qui vient terminer l'ensemble. Cette peau va ensuite plus ou moins s'ouvrir, se modifier, s'épaissir pour des raisons thermiques, etc. C'est un travail sur l'énergie. On parle beaucoup d'avoir un autre rapport à l'énergie. Or, avec le système actuel, il suffit d'appuyer sur un bouton sans se demander d'où cela vient. Là, mon idée était de travailler sur la conscience de l'énergie avec, notamment, une lampe composée de deux parties. Un premier élément qu'on place à l'extérieur : des panneaux photovoltaïques vont se recharger par l'énergie de la lune. Il va falloir attendre, et on comprend mieux aussi ce que signifie l'action de recharger. Cette énergie récoltée va ensuite se transmettre à la seconde partie de la lampe qui est à l'intérieur. Mais c'est une lampe symbolique, au sens où son éclairage ne durera qu'un court moment. C'est un moment éphémère, une relation un peu matérielle avec la lune. C'est sur ce type d'hypothèses que j'essaie de travailler. Je suis consciente que ce n'est pas du tout un objet qu'on va produire demain. Et ce n'est d'ailleurs pas le but. C'est une hypothèse. Elle sert à poser une problématique et à imaginer d'autres logiques.

Un autre projet, Another logic of eating ritual, a été imaginé autour du repas. J'avais déjà conçu cette table, une table évolutive puisqu'on peut ajouter ou retirer des plateaux. Là, c'est un peu comme une suite : dans cette hypothèse, la table a la particularité d'avoir un plateau en hauteur. Ce plateau est en fait comme un élément de la cuisine qui serait venu s'ajouter à la table. C'est donc une table qui intègre un élément de la cuisine.
Concrètement un plan de 90 cm de hauteur sur lequel on va pouvoir finaliser les plats. L'idée est d'intégrer le processus, la préparation, le temps de préparation à la table. Ensuite, le plat va être placé au centre de la table et va alors entrer en interaction avec le lustre placé au-dessus. Celui-ci, en fonction du plat, va changer de couleur et donc émettre une lumière à chaque fois différente. Avec ce projet, il y avait plusieurs idées : rendre hommage aux gens qui font la cuisine, qui font un geste d'amour, mais aussi souligner ce moment de convivialité qu'est le repas et, ainsi, bien distinguer entre faire à manger et faire la cuisine, entre manger et participer à un repas, etc. Ce projet existe d'ailleurs réellement sous forme de prototype, il a été exposé à Londres mais aussi dans une autre exposition intitulée « Design en mutation ».

J'aime bien faire un certain nombre de propositions comme celles-là pour ensuite recueillir les réactions qu'elles ont suscitées. Et il se peut que, par la suite, je sois amenée à prendre une petite partie d'un tel projet, d'une hypothèse, pour en faire un vrai projet avec un partenaire. Ces hypothèses fonctionnent comme une recherche, elles ne sont pas censées devenir un projet réel.

Soft-fictions

Je travaille également avec les images de synthèse en 3D. Je cherche à voir comment on pourrait utiliser cet outil de manière plus importante et plus créative. Dans notre profession ces outils sont couramment utilisés mais simplement pour représenter des choses et pour communiquer nos projets. Et donc, depuis un certain nombre d'années, je fais de petites animations qui me permettent de décrire (et d'écrire) de petites fictions. Ce n'est pas de la science-fiction, mais ce sont ce que j'appelle des soft-fictions. Avec ces soft-fictions, on sait que quand on utilise un programme, il faut réussir à se l'approprier pour avoir une écriture personnelle. Les programmes sont pour moi des outils. Et ces fictions sont des exercices qui me permettent d'avancer des hypothèses tout en m'appropriant l'outil. Je vais aller à l'encontre de ce que l'on peut voir dans les animations qui sont, la plupart du temps, très rapides ou très colorées. J'essaie de proposer des animations qui vont se développer tout doucement, avec de la couleur seulement quand cela a du sens, etc. Je m'impose en fait des contraintes pour avoir une espèce de ressenti et, petit à petit, pour mettre en place un langage un peu plus personnel par rapport à ces outils.

Un premier exemple de ces soft-fictions a été réalisé pour le fabricant de robinet Dornbracht qui organise une veille avec des artistes sans donner de contraintes. J'avais travaillé sur trois espaces avec à chaque fois des scénarios différents. Phytolab et Energizer étaient deux espaces qui interrogeaient l'évolution de la salle de bain, le premier autour du rapport à la nature, mais d'un rapport qui ne se veut pas nostalgique puisqu'il est fondé sur un mélange de naturel et d'artificiel, et le second sur la prise en considération aujourd'hui de la lumière et de la luminothérapie. Pour ces deux projets j'ai imaginé des animations qui permettent de scénariser ces espaces et j'ai également réalisé des prototypes. Pour le troisième projet, Green sofa, il n'y a pas eu de prototype, juste une animation scénarisée qui permettait de rendre concret l'objet.

Pour Green sofa, je me suis dit qu'en tant que designer on est toujours en train de bricoler. J'ai imaginé un canapé végétal. Pour ça, j'ai fait l'hypothèse qu'à partir d'une recherche il était possible d'inventer trois graines. Une graine va amener du confort, une autre de l'humidité, une dernière du son. En partant d'un terreau, lui aussi à moitié naturel, à moitié artificiel, le rhizome va se développer. Tout étant programmé en amont, cet espace végétal d'intérieur va pousser jusqu'à une certaine taille et on va pouvoir l'utiliser comme un canapé ou un fauteuil. C'est un pur scénario qui est visualisé par une animation. Ce n'est pas de la science-fiction. Ce type d'objet est faisable, car aujourd'hui on fait ce que l'on veut en termes d'hybridation de plantes. Le plus dur c'est peut-être de maintenir du végétal à l'intérieur d'une maison. Par exemple le bambou pousse très vite et a une structure qui permet de s'assoir dessus. Mais, pour moi, faisable ou pas, c'était une hypothèse. En maniant ce type d'objet (y compris virtuel), on a peut-être moins peur de parler du futur. L'animation ou le prototype fournit une première appréhension, une première visualisation, qui donne déjà un repère. C'est une façon d'appréhender l'avenir d'une manière plus pragmatique en l'intégrant aussi dans un cadre domestique.

Innovation

Ce qui m'intéresse, ce ne sont pas les matériaux, ce ne sont pas les objets, ce sont les valeurs. Quand on fait un objet, on prend position. Ensuite il y a cette notion de curseur qui dépend de la personne avec qui on travaille, du contexte, etc. L'expérience est beaucoup dans ce curseur. Jusqu'où peut-on aller pour que l'innovation, puisqu'il y a innovation, soit mise en avant mais qu'en même temps elle soit logique et surtout recevable par l'entreprise avec laquelle on travaille. C'est ce qui fait qu'un projet va prendre vie. J'aime bien donner une direction, pour qu'ensuite, tous ensemble, c'est-à-dire tous les partenaires mettent chacun en avant leur savoir-faire. Plus de gens mettront en œuvre leur savoir-faire, plus le projet sera une réussite. Pour cela, la direction doit être forte, afin que chacun puisse se l'approprier et y travailler. C'est une méthodologie que j'ai mise au point petit à petit car je me suis aperçue que c'était une façon de donner plus de chance au projet. Le fait d'être passée avec Starck chez Thompson, donc à l'intérieur d'une grande entreprise, m'a été très utile. J'ai pu comprendre quels étaient les rouages dans ces grandes entreprises, ce qui me permet maintenant de travailler en étant un élément extérieur. Car cela demande une immersion beaucoup plus rapide (arriver à saisir qui fait quoi, sur qui je peux compter, etc.).
D'une manière générale le problème de l'innovation est compliqué, parce qu'en France on fait une trop grande distinction entre « créatifs » et « non-créatifs ». On le voit quand on travaille sur des projets avec les entreprises. On nous demande de travailler sur de l'innovation ou d'être prospectif, mais ensuite il n'y a pas, par exemple, de marketing prospectif. Il n'y a personne capable de travailler avec nous sur ces notions-là.

Prototype de vie

Je n'aime pas l'idée d'achèvement, elle me fait peur. On est dans une maison, on va en avoir pour dix ans de vécu. L'idée n'est pas de tout changer, mais d'avoir quand même la capacité à faire évoluer les choses. Je le sens de plus en plus, j'ai envie que la structure ne nous enferme pas. Dans une famille, des enfants arrivent. Et je suis effrayée quand j'entends que les gens sont obligés de déménager, car nos structures sont tellement spécialisées qu'il n'est pas possible de les faire évoluer. On choisit des objets sans évolutions : l'énorme canapé statutaire par exemple, qui n'a pas d'évolution possible. En fait, on a choisi les codes bourgeois comme modèle dominant, c'est-à-dire des objets qui sont plus dans la posture que dans ce que j'appelle le confort.

Les objets sont là pour un potentiel. Pour proposer des choses. La plupart du temps on demande aux designers d'associer un objet à une fonction. Pourquoi ne pas être plus généreux ? Il est tout à fait possible d'imaginer des objets modulables. C'est le cas d'un petit objet réalisé pour Pierre Hermé : un couteau à gâteau qui devient pelle à tarte. Même pour un couteau on peut parler de scénarii de vie. On travaille plus sur le scénario que sur la fonction unique. On ne travaille pas que sur « couper » mais aussi sur « servir ». Car ce qui m'intéresse c'est la dégustation. C'est un peu comme si on regardait la vie sur magnétoscope et qu'on faisait des arrêts sur image : on mange comme ça, on dort comme ça, et ce qui se passe entre les deux n'existe pas. Au contraire, j'essaie de réintégrer ces intermédiaires, ce qui est hors cadre, etc.

Pour moi les objets doivent être ouverts. Ce sont tous des prototypes, des prototypes de vie. Ils contiennent une partie de potentiel de changement. Même s'ils sont finalisés, il y a une certaine liberté d'usage qui est proposée. Y compris des usages non pensés au départ. C'est par exemple le cas pour la colonne hospitalité, qui est un peu l'objet emblématique pour moi. Certaines personnes ont inventé des usages que je n'avais pas imaginé au départ (pour le rangement, pour que les enfants puissent jouer, etc.). En un sens c'est une plateforme, une plateforme souple, que les gens s'approprient et avec laquelle ils vivent.

www.matalicrasset.com

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